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1789 ET NOUS

Dernière fois...

Ballet vu le mercredi 14 Juin 1989 ; cette fois ci aucun doute sur la date.
C'est la dernière fois que je vis Donn tout court, en tant qu'être et en qualité de danseur : dans et sans.

Dans cette ronde superbe et entraînante, et...
...sans lui déjà qui nous quitte pas à pas.

Dansant.


 

Couverture du programme 1789 et Nous La Danse en Révolution au Grand Palais des Champs Elysées du 2 mai au 29 Juillet 1989. Programme ouvert par le Béjart Ballet Lausanne en représentation du 2 mai au 17 juin. 8 ballets furent dansés durant cette période : "1789 et Nous", "A force de partir je suis resté chez moi", "L'oiseau de feu", "Le Sacre du printemps", "Sept danses grecques", Chaka" et le "Boléro".

Développement durable...

Sous la vaste verrière du Grand Palais laissant encore percer la lumière du jour déclinant, le ballet s'ouvre sur des hommes étendus par terre revêtus d'une combinaison anthracite et masqués comme au lendemain d'une catastrophe nucléaire.

Atmosphère dissuasive, glauque,
Autour d'eux, des containers gris et kaki.

La musique (composée par Hugues le Bars) débute, stridente et bruissante. Les danseurs se redressent, bras tendus et les mains fermées, marquent un temps d'arrêt et lèvent une jambe, l'empoignent, inclinent brusquement le buste se redressent tout-à-fait et pivotent sur eux mêmes.


 

Et Naissances...

Soudain, bruits d'eau qui coule et cris de nourrisson.

Comme pris de lourdeur, les hommes se placent résignés devant les containers et en un geste ample, lèvent soudain leurs bras et les plongent dans les caissons d'où ils extraient des... enfants pratiquement nus, qu'ils déposent délicatement sur le sol.

Indifférents, ils reprennent leur variation saccadée et automatique.


 

Et Jeunesse...

Et de quasiment nulle part, survient un jeune danseur, Xavier Ferla, vêtu d'un simple pantalon et d'une veste rouge sans manches.

Armé d'un grand râteau et accompagné d'une ribambelle d'enfants joyeux , il slalome entre les hommes qui séloignent.

La musique se tait brusquement. Tous les enfants s'écartent du danseur et font cercle autour de lui.
Musique originale d'Hugues le bars:


Au centre...

En mesures, le danseur, redresse les épaules, en joue, se redresse subitement, lève un bras qu'il suit du regard, et reprend cette variation, se redresse encore, assure en toute légèreté une diagonale de sauts et de jetés rapides, se retrouve au centre, alterne mouvements lents et rapides.

A l'écoute de la musique qui le guide, tend les bras vers le groupe d'enfants, sourit beaucoup, marque un temps d'arrêt, puis exécute un dégagé, saute de nouveau, effectue de nombreux changements de pied jusqu'au moment où une voix d'enfant l'interpelle.

Là, il s'arrête, regarde le groupe exécute une glissade, change de pied, se déploie et réalise une succession de soubresauts, s'arrête de nouveau bat des bras comme un oiseau, reprend sa variation, bondit encore et s'avance vers les enfants en souriant toujours, les réveille tout à fait, les exhorte enfin à bouger, à sauter comme lui sur place, tandis qu'il regagne le milieu de la scène, toujours aussi bondissant et léger.

La musique s'arrête.

Essoufflé, le danseur regarde le ciel et désigne de son index les armatures du Grand Palais. Les enfants l'imitent.


Et des clowns...

De puissants projecteurs illuminent le plafond ou l'on découvre un personnage tenu par une corde, vêtu de couleurs vives, qui amorce sa longue descente en agitant les bras.

Le jeune danseur et les enfants se précipitent et l'accueillent sur le bord de la scène qu'ils remontent tous ensemble avec animation.
La musique reparaît : les sauts reprennent, les enfants sautent gaiement sur place, esquissent des pas (Charleston) devant le nouveau venu qui les observe, souriant (Michel Dussarat).

Celui ci prend la parole, "chez nous…" explique d'où il vient.
Une petite fille lui demande "comment tu t'appelles ?". Il lui répond d'une voix claire et sonore :
-"Volanges !!!".

Soudain, du fond de la scène surgit un autre personnage, fortement maquillé, coiffé d'un grand chapeau, tout en plumes, châles et dentelles : Jorge Donn qui incarne Calicot, comparse de Volanges avec qui il va nous guider dans cette évocation stupéfiante de la révolution.


 

Jorge Donn et Michel Dussarat Calicot et Volange

Et Révolutions...

Ce sont eux qui nous présentent, à nous spectateurs et aux enfants qui se sont assis comme pour écouter une longue histoire, ce périple grandiose qui fait le tour de nous mêmes, à la manière d'une révolution.

Évoquant les grands événements qui firent cette révolution et nous donnant à voir les liens bénéfiques et néfastes qui nous lient à elle 200 ans plus tard .

"Nous héritons de la terre de nos enfants" dit-on.


 

Jorge Donn et Grazia Galante

Et Dégradations...

Terre qui tourne à l'endroit... à l'envers.
Terre qu'on empêche de tourner comme elle voudrait tourner.
Terre qui n'est pas un décor et encore moins un "environnement"
Terre qui n'est pas hors de nous,
Terre qui est en nous,
Mais nous ne sommes plus hélas en elle.

Terre sur laquelle les idées tournent parfois comme des moulins, unissant dans un élan fraternel tous les hommes.

En faisant tonner le Grand Palais, le chorégraphe suggère les tourments que nous lui infligeons, nous faisant aussi écouter cette pluie (pure, souillée ?) qui tombe sur un par-terre d'arbres présents sur scène sur fond de bruits de tronçonneuses.
Il évoque le passé pour nous donner à voir ce que nous en avons fait.
Et le résultat est probant.


Et le passé...

Le passé donc.

Volanges et Calicot nous convient à écouter les prémices de cette Révolution française.

Une réplique de la Bastille est amenée sur scène et les trois représentants des trois états prennent place.

Tandis que Calicot taquine les enfants, se déplace parmi eux, grimace beaucoup, donne des petits coups de Klaxon, fait mine de sermonner un enfant et le rassure aussitôt par un large sourire, Volanges prend la parole.

Le clergé se présente (Patrick Happy de Bana), revêtu d'une soutane noire et austère qui arbore un mine hautaine.
Le tiers Etat (Gil Roman), s'avance à son tour, suivi de la Noblesse (Rouben Bach) qui saisit son couvre chef et le fait virevolter avec déférence devant les enfants.

Le clergé se dégante, tourne sur lui même et s'immobilise.
Leur variation débute.
Musique originale d'Hugues le Bars.

Gil Roman qui est resté au centre, doucement lève son bras droit et retire son chapeau qu'il conserve. Suit un mouvement brusque qui fait presque replier le corps sur lui même, qu'il balance comme un balancier, trépigne sur place exécute une arabesque arrière ample qu'il maintient, regarde avec malice le public et lâche son chapeau...

Rouben Bach en Marquis jongle avec son couvre chef, le disposant sur son pied en équilibre et saute sur place doucement, comme il l'avait fait dans Malraux en tête d'Obsidienne derrière le prête, Kyo, Tchen et May.

Chacun dansera ainsi; mettant en scène et organisant cette fresque bigarrée et rigoureuse, frivole et cependant tragique qui évoque la révolution, toutes les révolutions fussent-elles française, américaine (la conquête de l'Ouest), cubaine, chinoise, mettant en exergue leurs effets immédiats et différés.


 

Le clergé Patrick happy de bana.

Et de quatre...

En définitive, ce ballet s'articule autour du chiffre quatre, lui même subdivisé en quatre parties, sur quatre événements clefs de l'année 1789 :

la convocation des états généraux,
la prise de la Bastille,
le retour du Roi et de la Reine à Versailles, et
la nuit du 4 août.

Il a pour illustration sonore quatre extraits symphoniques de Beethoven reprenant les chiffres de 1789.
Les quatre éléments sont aussi directement et longuement suggérés :
l'eau (avec des bruits de pluie un moment),
l'air (d'emblée avec ces masques à gaz sur les visages des danseurs, l'air du temps...),
la terre (cette flore qui abonde sur scène et la Nature incarnée par un danseur fabuleux Serge Campardon),
le Feu (l'ardeur en chacun des danseurs : je me rattrape comme je peux ne m'en souvenant plus),

Ainsi que les quatre races humaines évoquées avec ironie : danseur japonais métamorphosé en faux nègre, cet indien d'Amérique qui chevauche un cheval et attrape Xavier Ferla, des danseurs et chanteurs hindous : une variation pure et reposante, des chinois qui circulent en vélo, un quatuor à cordes pour ne citer les plus manifestes.


Ecce Homo !

La condition humaine, ou plutôt les conditions humaines semblent former le noyau de cette quadrature universelle et tournoyante, représentée au travers de la musique de Beethoven qui occasionne les variations les plus touchantes, et représentée en la personne de Donn, sorte de clown témoin des événements qui se produisent, qu'il découvre et qu'il subit aussi.

Donn contraint de lire l'article 1 de la Déclaration Universelle des droits de l'homme sous la menace d'un fouet brandi au dessus de lui. Il s'applique - pleure.

A ces cotés, les trois danseurs qui incarnent les trois classes sociales se dépouillent de leurs vêtements, de tout ce qui peut les différencier de par leur ancien statut, pour nous apparaître en slip chair, enfin égaux.
Et le faux noir incarné par le comédien japonais Eiji Mahara se débarrasse de ses chaînes.


 

Jorge Donn contraint de lire l'article 1 de la Déclaration Universelle des droits de l'homme sous la menace d'un fouet brandi au dessus de lui.

Et 1989...

Puis un grand silence. Bruits de sonnettes...
Des cyclistes chinois en costume Mao envahissent tout l'espace scénique.
S'arrêtent - nous regardent.
Hommage marqué et humble aux jeunes étudiants de la place Tiananmen, moteurs et acteurs du plus vaste mouvement populaire en faveur de la Démocratie que la Chine ait connu, réprimé dans un bain de sang (1 400 morts, en plus de 10 000 blessés, au cours du seul week-end - dix ans déjà).
Nous étions revenus en 1989 cette fois-ci.
J'ai bien aimé retrouver Marc Hwang revêtu en Tchen.


Et le radeau...

Tandis que résonne l'adagio de la neuvième de Beethoven, Donn se maquille sur scène, à proximité de Robespierre qui contemple quatre couples danser un pas de deux magnifique dont la variation débute par un baiser.

Rigoureusement chorégraphié, pensé, restitué avec infiniment de grâce et de délicatesse ces couples se meuvent séparément et ensemble et à leur coté, Donn se dévêt et écoute le très beau Adagio.

Instant précieux de danse pure et épurée qu'aucun mot ne saurait décrire ici.

Au finale, il y a ce radeau de la méduse qui glisse jusqu'à nous, avec à son bord tous les danseurs immobilisés comme dans le tableau, avec Ramon Flowers tout en haut qui brandit le mouchoir blanc en direction de ce petit bateau qui apparaît, minuscule sur le véritable tableau et dont on devine la présence ici - peut être parmi nous les spectateurs ?.


Et la Dernière ...

La dernière variation de Donn est impressionnante.

Peu avant l'arrivée du radeau sur une musique dense qui préfigure une sorte d'attente nerveuse, il s'agite soudain comme en colère et explose littéralement sur scène en une danse à la fois sauvage et ténue.

Une variation où il se livre tout entier peut être, nous laissant voir son beau visage bouleversé sous la masse désordonnée de ses cheveux blonds.


 

Impressions

Durant ce ballet que je n'ai vu qu'une seule fois, je me suis surprise à me rendre compte qu'il peut être parfois facile de voir beaucoup en peu de temps, justement le temps d'un ballet, de cumuler en soi des sensations au point de les prévoir avant qu'elles ne surviennent et de se réjouir de les éprouver au moment voulu.

Grâce au travail sans conteste des danseurs, de Béjart bien sûr et du compositeur : Hugues le Bars ainsi que du puissant Beethoven avec ces 7, 8 et 9 ième symphonies que nous connaissons bien et cette première symphonie méconnue du grand public, il nous a été donné à vivre un grand moment, à contempler un sacré morceau de notre histoire, à tournoyer autour d'elle pour nous pousser à en sentir la force et ses bienfaits, ses faiblesses et ses méfaits, à user enfin de nos yeux et oreilles pour toucher tous les caractères complexes de notre nature humaine.


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