|
|
|
 |
 |
 |
 |
BÉJART AIME LIRE |
 |
Entretien
|
Cet article est un cadeau du hasard. Une brocante du dimanche. Un magazine passablement abîmé, sans couverture est grand ouvert sur une photo de Béjart avec ce titre énorme "maurice béjart aime lire" ... Me voyant en arrêt devant les pages éparpillées, le brocanteur se penche soudain pour les ramasser et me les tend en me lançant un "cadeau !!" sonore.
Voici donc ce cadeau qu'on peut probablement dater environ après 1974 (si j'en juge une publicité pour une "épître au Président Giscard d'Estaing" sur l'une des pages...)
Propos recueillis par Anne Marie de Vilaine pour le Magazine LIRE.
|
|
|
Les premiers livres qui ont comptés pour moi ?
|
- des pièces de théâtre. Mon adolescence a été marquée par le phénomène du Théâtre - j'aimais le théâtre plus que tout - et je lisais beaucoup de théâtre. J'ai surtout lu Shakespeare et Molière et j'ai lu presque tout le théâtre classique courant. Et puis ensuite, il y a eu la littérature romantique allemande - avec laquelle j'ai eu et j'ai toujours beaucoup d'affinités. J'ai été très vite un fervent des romantiques allemands, fin XVIII°, début XIX° : Hoffmann, Jean-Paul, Novalis, Hölderlin. Les deux pôles de mon adolescence ont donc été, d'une part, le théâtre - tout ce qu'un adolescent pouvait connaître du théâtre à cette époque-là, en province (j'habitais Marseille) sous l'Occupation - et, d'autre part, la littérature allemande qui me fascinait.
|
|
|
A-M de V : La danse, la pratique de la danse, vous a-t-elle éloigné de la littérature, de la lecture pendant les premiers temps ?
M.Béjart : Oui et non. La danse m'a éloigné de la littérature dans la mesure où elle me demandait un travail physique énorme, une concentration sur son corps qui me prenait beaucoup de temps, mais, en même temps, grâce à la danse je retrouvais des thèmes, des idées, des courants de pensée d'une façon différente et avec une grande vérité, puisque je les retrouvais à travers des oeuvres musicales. Le monde musical a pris dans ma vie une importance de plus en plus grande. J'avais tendance évidemment à écouter ou à lire de la musique plutôt qu'à lire des livres... mais en même temps la danse m'a fait retrouver la littérature avec plus de force et de précision, dans d'autres domaines, comme le domaine traditionnel.
A-M de V : Que lisez-vous plus volontiers ?
M. Béjart : Je ne suis pas très porté vers les romans. Je lis des études, des essais, de la poésie, beaucoup d'ouvrages de philosophie d'ouvrages scientifiques ou para-scientifiques, et je lis beaucoup de théâtre aussi. J'aime beaucoup lire des pièces de théâtre - bien qu'elles ne soient pas faites pour être lues - mais les romans ne m'intéressent que très exceptionnellement. Je lis aussi beaucoup de livres traditionnels, les philosophes d'Orient, d'Extrême-Orient, la philosophie chinoise, japonaise et hindoue surtout. Je trouve dans ces livres traditionnels une essence, une vérité qui rejoint le plus moderne et le plus ancien. Je lis beaucoup aussi de poésie. J'ai été toujours très sensible à la poésie qui est à la fois musique, mouvement et image, et qui est aussi pensée et philosophie...... Qu'il s'agisse de poètes contemporains comme René Char ou de Baudelaire, de Novalis ou d'Hölderlin, la poésie a toujours été présente dans ma vie, parce qu'elle tient compte, dans une certaine mesure, du corps, elle tient compte du rythme, de la respiration, de la musicalité... Non, je n'ai pas lu les textes que Paul Valéry a écrits sur la danse. Je ne suis pas très proche de Valéry, c'est un univers dans lequel je ne rentre pas tellement, un univers esthétique un peu abstrait. ça ne me touche pas du tout.
|
|
|
A-M de V : Quels sont les livres qui vous ont vraiment touché ?
M. Béjart : C'est très difficile de répondre comme ça. Cela dépend des âges, des époques. Il peut y avoir un livre qui est très important à un moment donné, qui disparaît , puis qui reparaît plus tard...Je viens juste de lire un livre d'Henri Corbin qui est sorti chez Fayard il y a quelques mois : 'L'Archange empourpré'. C'est une adaptation d'un vieux livre traditionnel iranien. C'est un livre fascinant, fantastique. J'ai lu tout le cycle iranien d'Henri Corbin. C'est pour moi quelque chose de fondamental. Henri Corbin a révélé la littérature iranienne ancienne traditionnelle et l'a en plus prolongée par un commentaire personnel très important...Je lis souvent des adaptations de livres très, très anciens qui sont presque des livres d'avant la littérature, des livres qui n'étaient pas "littérature", des livres poétiques à l'état brut, des lueurs, des éclairs, et cela me paraît essentiel de lire ces livres-là. La Bhâgavad-Gîta, les poèmes du poète persan Rûmi-Attar le Tao to king, par exemple, pour ne citer que les plus connus. Il y a un philosophe qui a beaucoup compté pour moi, aussi c'est René Guénon. Je suis un fervent de Guénon. J'ai beaucoup vécu avec ses livres, ils m'ont beaucoup appris. Guénon est un personnage très important qui devrait occuper une place beaucoup plus grande dans notre époque. Sa pensée devient chaque jour plus actuelle, plus forte. Il a écrit 'La crise du monde moderne', 'le règne de la quantité et les signes des temps", 'la grande tirade', mais pourquoi citer un titre plutôt qu'un autre, tous ses livres sont remarquables.
|
|
|
A-M de V : Parmi les auteurs contemporains, y a-t-il des écrivains dont vous vous sentez proches ? Etes-vous intéressé, par exemple, par le nouveau roman ?
M. Béjart : J'ai lu Robbe-Grillet, c'est parfois fascinant par la forme, mais en ce qui concerne le fond, cela ne va pas très loin.
Un auteur que j'apprécie beaucoup, c'est Le Clézio. J'ai cité un texte de lui dans un de mes ballets, Acqua Alta. Le Clézio, ce sont des images, ce sont des visions, c'est de la poésie. Il y a un soleil en lui. C'est important.
J'aime beaucoup aussi René Char. J'ai fait pas mal de choses avec lui. Je me suis servi de ses poèmes pour mes ballets.
Parmi les écrivains étrangers, il y a l'écrivain allemand Hermann Hesse, qui est l'auteur d'un très beau livre, 'Narcisse et Golmund'. Toute son oeuvre est intéressante d'ailleurs.
Et puis je lis pas mal de littérature espagnole, et aussi des oeuvres d'auteurs cubains contemporains. Je lis couramment l'espagnol et l'anglais, j'aime la langue espagnole. C'est une langue très essentielle pour moi. J'aime beaucoup Pablo Neruda. Il y a un auteur qui m'a beaucoup touché, bouleversé, c'est Carlos Castagneda. Je l'ai lu en anglais. Il a écrit un tas de livres sur la drogue au Mexique. La drogue en tant que phénomène psychique, spirituel, religieux.
A-M de V : Vous avez souvent puisé dans la littérature l'inspiration de vos ballets. Y a-t-il des thèmes, des oeuvres qui vous attirent particulièrement en ce moment ? Un projet qui vous tente et que vous n'avez pas encore réalisé ?
M. Béjart : Il n'y a pas de thèmes qui m'intéressent particulièrement. On est très égocentrique. On ramène toujours tout à soi. On refait toujours son propre thème, sa propre recherche.
Prenons Baudelaire, Nijinski ou Proust, ce sont des oeuvres complètement différentes mais qui, digérées par moi, deviennent ma propre substance. C'est exactement comme si vous mangiez une pomme aujourd'hui et demain un beefsteak, mais les deux nourritures vont devenir votre chair et votre sang...
On ingurgite des thèmes pour les recracher en même temps que soi-même...Nietzsche m'a beaucoup inspiré. Voilà quelqu'un qui est à la fois un philosophe, un penseur presque contemporain qui reste très, très moderne et un écrivain dont la pensée s'exprime aussi à travers des images, des visions, des rythmes, du chant et de la danse - Zarathoustra est un danseur pour Nietzsche - et il demeure une source d'inspiration très féconde.
Il y a des projets que je diffère, que je reprends, que je laisse tomber. Il y a un jeu avec les projets, que la mort interrompra peut être avant qu'il soit terminé, je ne peux donc pas en parler...Pour l'instant, j'ai l'impression que ces projets vont se réaliser. Il se peut qu'ils se réalisent ou qu'ils ne se réalisent pas.
Actuellement, je travaille sur un projet qui m'a préoccupé pendant des années, c'est un texte d'Antonin Artaud qui s'appelle 'Heliogabale". Je voulais l'adapter il y a quinze ans, et j'y travaille actuellement. Vous voyez que les projets, cela prend quelquefois beaucoup de temps avant de les réaliser...
|
|
|
A-M de V : Bien que vous ayez dit que le langage intellectuel divise et que le langage de la danse unit, et qu'il faut parler moins et danser plus, vous écrivez un livre en ce moment...
M. Béjart : J'en écris toujours un.
J'en ai déjà publié deux et le troisième est en gestation, mais très, très lente. Je ne l'écris pas vraiment, je prends des idées. Je le vis, disons, actuellement, mais je l'écrirai un peu plus tard.
Ce n'est pas de la théorie sur la danse, ce n'est pas rationnel.
Mon dernier livre, c'est un ballet de mots, c'est entre la poésie et la peinture. Ce sont des mots qui surgissent en gerbes, qui traduisent des images dont la signification n'est pas évidente au premier abord, exactement comme des figures de ballet - ce qui peut dérouter certains...Ce sont des images et pas du tout un histoire rationnelle, ni une anecdote, ni une théorie. Ce n'est pas de la parole. Ce sont des gerbes de pierres ou de fleurs que je projette sur le papier, et qui prennent une vie autonome ensuite...
Avant d'écrire quelque chose on doit l'avoir vécu d'abord et pas l'avoir uniquement pensé. Par exemple lorsqu'un écrivain raconte une expédition, un voyage, il l'a d'abord vécu, il a eu des courbatures, des douleurs, des fièvres... Il y a aussi des écrivains qui font appel uniquement à leur imagination, mais ceux-là ne font travailler que leur cortex cervical, c'est très différent. Moi, ce que j'écris, je l'ai d'abord ressenti, vécu et dansé.
J'ai beaucoup lutté et parlé récemment pour que l'on ne 'dissocie plus l'éducation du corps, de l'âme et de l'esprit', comme le souhaitait mon père, le philosophe Gaston Berger. Mais on n'arrivera à rien si on ne remet pas en cause beaucoup de choses, si on continue à trouver normal que la danse soit absente de l'éducation, absente de l'école, absente de la vie quotidienne.
Comment les gens pourraient-ils faire l'unité entre leur corps et leur esprit, s'ils n'ont pas l'usage de leur corps, la pratique rythmée, respirée et vitale de leur corps ? On ne peut faire la jonction entre deux éléments si l'un des deux n'existe pas...
A-M de V : Vous êtes un passionné de lecture et on a l'impression pourtant que vous vous méfiez des mots ?
M. Béjart : Bien que je lise énormément et que ce soit très important pour moi, je donnerais toute la littérature pour la musique. La musique est pensée sans cet inconvénient du langage et du mot. C'est pour cela que, dans l'ordre, ce qui compte pour moi, c'est la musique et puis la poésie juste après, et la littérature bien après. La littérature m'intéresse lorsqu'elle est traditionnelle, parce que c'est le message d'une vérité essentielle dit avec un maximum d'économie, ou bien lorsqu'elle s'introduit dans le domaine de la folie, et accède à une vision qui détruit presque le cerveau et retrouve quelque chose d'essentiel, mais la littérature littéraire, la littérature littérature, finalement ça ne m'intéresse pas. Ou l'explosion poétique et verbale ou la vérité métaphysique exprimée avec le maximum de sobriété, d'intensité, mais entre les eux... La psychologie me laisse indifférent. Je m'intéresse à la métaphysique mais pas du tout à la psychologie, et encore moins à la psychanalyse, cette espèce de découverte qui a été faire au début du siècle, qui est devenue une mode, et que je trouve personnellement assez nuisible. C'est une sorte de déviation du monde moderne qui a rendu son existence possible, mais je ne la trouve ni souhaitable, ni utile... D'ailleurs, la danse n'est pas un art de la psychologie, mais un art de la métaphysique. La danse, c'est les grands sentiments. C'est l'amour, la haine, c'est Dieu, la tradition, la création, la destruction, mais ce n'est pas Mme Untel rencontre M. Untel, elle en fait son amant... Ce n'est pas la danse, ça.
Je ne suis pas un voyeur, les gens qui lisent des romans sont des voyeurs. J'aime mon prochain et j'ai envie de le connaître, mais je n'ai pas envie de le regarder par le trou de la serrure pour savoir comment il fait l'amour... L'être humain m'intéresse dans ce qu'il a de plus total et pas dans ce qu'il a de particulier.
|
|
|
|