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BÉJART ET NOUS |
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Argument
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"Mon idéal, quand j'écris sur un auteur, ce serait de rien écrire qui puisse l'affecter de tristesse, ou s'il est mort, qui le fasse pleurer dans sa tombe :
penser à l'auteur sur lequel on écrit. Penser à lui si fort qu'il ne puisse plus être un objet, et qu'on ne puisse pas non plus s'identifier à lui.
Eviter la double ignominie du savant et du familier.
Rapporter à un auteur un peu de cette joie, de cette force, de cette vie amoureuse et politique, qu'il a su donner, ...inventer...".
Gilles Deleuze.
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Un instant dans la vie d'autrui
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Evoquer ce qui se produit lorsqu'un corps entre dans la danse et s'insère "un instant dans la vie d'autrui", dans la nôtre, par l'entremise de ce qui ne dure pas, s'efface sitôt fait, sitôt vu, n'est pas un exercice facile.
Parler de danse... celle là instruite et inscrite au sein : ... d'un geste, ... d'une posture ... d'un corps, ... d'un danseur, ... d'une chorégraphie, ... d'un ballet
C'est comme parler de l'éclat de la lumière. C'est une sacrée gageure.
Mais essayons quand même.
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Des ballets
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La plupart des ballets dont il sera question ici ont été vus ... plusieurs fois, certains seulement ... une fois, d'autres ... jamais ou... pas encore.
Ceux que j'ai vus me laissent aujourd'hui une trace qui subsiste étonnamment claire, fraîche et vivante.
Aussi, désormais, je n'écoute plus certaines musiques, comme
... la Septième, la huitième, l'adagio de la neuvième de Beethoven, le Sacre de Stravinsky, La Messe en Si de Bach et certaines de ses cantates, l'Adagietto de la Vième de Gustav Mahler...
ou bien les belles chansons de Piaf, Brel et Barbara,
je les "vois" se mouvoir.
De la même manière, je peux maintenant "voir" et "entendre" un danseur parvenant à l'animer et le "faire" longuement danser, comme on peut aimer se remémorer un texte, un tableau qu'on aime.
Pour plagier Paul Valery, si je ferme les yeux, je vois le danseur exactement par l'ouie.
Ainsi, dans une certaine mesure, grâce à Béjart et ses ballets, mon regard et ma mémoire ont gagné ... en acuité, ... en force et longévité.
Pour faire bref : mes yeux ont de l'oreille et mes oreilles ont le coup d'oeil.
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Faim de danse
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C'est au sein d'un Châtelet en avril 1985, que me fut donnée l'occasion d'approcher l'oeuvre de Maurice Béjart.
Ce premier contact me permit de découvrir et surtout d'éprouver cette fameuse atmosphère faite de danse, de force inédite et communicative qu'on reçoit sitôt le regard posé sur la scène où se font ces mouvements de corps purs, sincères, profonds moulés de puissance, virtuosité et sens .
Sans compter sur une quintessence du théâtre et de l'art scénique. Un exemple d'art parfait, total.
Je fus ce soir là proprement conquise, à voir s'accomplir ce fabuleux prodige : la musique danser sous mes yeux, ... en plus d'autres choses difficiles à exprimer.
Et la conversion est irréversible ! Prompte à éveiller cette faim de danse, à cultiver et savourer sans prétention que lui même, cet art de mettre en mouvement le danseur à partir de ... ce qu'il est ... ce qui l'environne :
un espace, une musique, les silences,
et les intentions du chorégraphe inspiré par ses danseurs.
Personnellement contempler un ballet de Béjart ... me repose, ... me pose, et me pause,
réussit à ...me décentrer pour me concentrer et centrer mon attention ou quelque chose qui y ressemble sur cette force qui émane des êtres dansant.
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Vif en soi
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Pour exprimer comment l'oeuvre de Béjart nous affecte, je me sens obligée de m'en référer à ce que d'autres - et non des moindres - ont dit sur la beauté et les sensations éprouvées au travers de l'art.
Ainsi, mon premier support est le philosophe Hermann de Keyserling qui évoque dans son "Journal de voyage d'un philosophe" la danse hindoue et la danse européenne sur lesquelles il déclare :
"la danse européenne est une forme précise et finie qui commence et se termine avec le temps;
le spectateur s'absorbe dans le jeu des lignes, il fait un effort en s'identifiant avec le sens de ces lignes et, lorsque le dessin est achevé, il retombe las en lui-même, parce que personne ne peut vivre longtemps hors de son être."
"Il est - poursuit-il - impossible de contempler longtemps le jeu le plus parfait des gestes européens. Il en est autrement avec le Nautsch :
son contemplateur ne transporte pas le spectateur hors de lui-même, dans un monde étranger : il le rend conscient de sa propre vie ; i l extériorise, - comme dans une montre le mouvement de l'aiguille, - le cours intime de sa vie, et de ce cours personne ne se lasse jamais.".
Voilà bien résumé ce qui se produit lorsque nous sommes mis en présence de cette danse initiée par Béjart :
le spectateur ne retombe pas las en lui même, mais vif en lui, non pas transporté hors de lui mais porté en lui.
De même,
"Sous l'influence de la musique, j'ai l'impression que je sens ce qu'en réalité je ne sens pas, que je comprends ce que je ne comprends pas, que je peux ce que je ne peux pas"
déclare Pozdnychev dans la Sonate à Kreutzer de Tolstoï.
Remplaçons le mot "musique" par "danse" ou "danseur" et remarquons (prudemment) que peut être est-ce là, dans tout le trousseau, une des clefs d'entrée de l'acte de "création" de Béjart qui sent, ressent et comprend rapidement les êtres et les choses. Et par ce moyen là que lui donne la danse, il est libre, universel, nullement timoré de tout sentir, de tout comprendre et de tout exprimer et d'en devenir l'interprète aupres des foules, c'est-à-dire du public.
Comprenant, captant ces choses, il nous donne à les comprendre ensuite et comme on dit, "ça prend ou ça ne prend pas".
Si l'on "prend" nous acquérons des sensations subtiles et bienfaisantes qui nous rendent capables de sympathie envers toutes ces choses ressenties au travers de la danse d'un autre, nous retrouvons une connaissance perdue ou ignorée qui nous concerne et que la danse nous dévoile : comme on soulève le voile de la Maya. Nous parvenons à ce "toucher" du corps et de l'âme de tout ce qui est humain en nous et de tout ce qui peut être divin en soi.
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Le danseur
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Cette compréhension ou préhension bien particulière résulte d'un tour de force signé Béjart qui sait valoriser le danseur la fois pour son propre compte et celui du danseur et indirectement pour le compte du public qui "danse" par son entremise.
La personnalité du danseur est respectée, le talent bonifié.
Tout danseur est "reconnaissable" en chacun des mouvements qu'il fait parce que sa manière d'agir et réagir en tant que personne reste sienne. Il n'est pas un danseur, mais "un tel", "quelqu'un" qui danse et au final, ce n'est pas la performance, la virtuosité, le beau saut ou la pirouette sans fin qu'on applaudit à tout rompre, mais une expression, un réservoir d'émotions, un personnage endossé jusqu'à la plus infime particule du corps qui nous fait oublier qu'il danse (la technique acquise) et qui atteste que ce rôle là ne peut être tenu par n'importe qui.
Tout ballet renvoie à un danseur parfois irremplaçable qui tient sa place.
Il n'est pas exagéré d'affirmer que ce n'est pas le ballet qui donne "l'âme" du ballet mais les danseurs qui le font.
Des ballets sont ainsi faits qui sont dépendants du caractère du danseur et des caractéristiques de son corps.
Le danseur devient ainsi "attachant" : rattaché au ballet, aux gestes qu'il fait à ces moments précis. Par conséquent, il est touchant, il touche et on l'apprécie pour cela.
Ainsi, la danse devient connaissance, une co-naissance où chacun naît tandis qu'il danse, crée, regarde. Où chacun re-connaît parfois aussi.
Co-naître afin de révéler aussi bien l'interprète que le créateur. "Le corps de ment pas" nous prévient Béjart.
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...Ni le jardin de son éclat
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Béjart est que ce jardin magnifiquement entretenu à l'intérieur duquel entrent et sortent ces danseurs là, oiseaux qu'il nourrit depuis 50 ans (!) avec ce souffle singulier qu'il capte lui même et rediffuse à embellir tout ce qui veut bien se laisser porter par lui.
Ce chorégraphe possède ce pouvoir (rare) d'exalter ce qui est déjà créé, de le porter hors des alentours qu'on lui connaît ou qu'on croit lui connaître, de le déployer tout autour, tout au centre, à le forcer à gagner en liberté.
Une liberté fantastique qu'il est jouissif et passionnant de contempler et de ressentir au plus près de soi.
Béjart travaille sur l'énergie positive de tous :
la sienne, celles de ses danseurs, et la nôtre (public) et ... la sienne encore.
Au final, il est très beau de se laisser aller à regarder ce jardin donner de la nourriture à ses oiseaux, sans forcément chercher à débusquer tout le temps le pourquoi du comment :
le geste du don et du receveur suffit à lui même.
Le spectateur, lui prolonge cette chaîne que forment le chorégraphe et son danseur, en témoin privilégié du travail en cours ou abouti, à la manière d'une fête ou d'une invitation à se concentrer ainsi que le font les danseurs.
Charge au public alors de "prendre ou pas prendre" comme le dit Godard. D'où les pro- Béjart et les anti-Béjart : on aime ou on déteste.
Pour pousser plus loin le propos : dans un livre essentiel on trouve ceci qui éclaire cela :
"Chaque fois que lui, leur maître entre dans un corps ou en sort, les prenant avec lui, il les emmène, comme le vent entraîne les odeurs hors de leur support" .
Chant XV-8 de la Bhagavad Gîta...
Un soir, à la télévision au cours de l'émission "Divan" qui lui était consacrée, le cinéaste François Reichenbach eut ces mots :
"Je vais vous dire quelque chose, une confidence... La meilleure connaissance qui soit, c'est quand on regarde les ballets de Béjart qui nous enseignent plus sur ce qu'il est que sur ce qu'il pourrait nous dire de lui. "
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Métamorphoses
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Tout est dit. Aussi ne disons rien de plus. Enfin si, évoquer Béjart (son travail), c'est évoquer le monde tout entier, tant il s'en inspire, tant il l'expire. Voyant Béjart, je vois aussi (et sans aucune démagogie)
Antonin Artaud, Baudelaire, l'Egypte, l'Asie, Malraux, l'Inde, Mozart, Mahler, Bach, Jean-Sébastien mais aussi Carl Philipp Emmanuel, la mer forcément, une plage déserte, les merveilleux nuages, les oiseaux, Fellini, Visconti, Mélies, les Frères Lumières, le cinéma allemand des années 20, Métropolis, les Marx Brothers, le cinéma japonais avec Mizogushi, Kurosawa, Andreï Tarkoski, Wenders à cause des anges, le cinématographe, Godard bien sûr, Abel Gance, Jean Vilar, les enfants, beaucoup d'enfants, la femme, les femmes, toutes les femmes, Nietzsche, Lascaux (et je le sais pour être du pays), les chants d'Afrique, le continent Africain, Wagner, Mathilde, Cosima, le poète, L'amour du poète, Cocteau, Jean Marais, Cocteau et Jean Marais, la vie, la mort, la vie et la mort, un samouraï, Mishima l'écrivain, Mishima s'ouvrant le ventre...
... la respiration, le silence, les vagues, une rose, un jardin, une contemplation, la colère noire et blanche, l'interrogation, l'orage, la cruauté (et son théâtre), la complicité, la pluie (il pleut parfois dans ses ballets), un miroir, quelques dieux, Isis, Osiris, Henry Corbin, René Guénon, Tristan, Parsifal, Salomé, Sémélé, Mae West, La Callas, Nijinski, Stravinsky bien sûr, Boulez, René Char, François Weyergans, François Reichenbach, Orson Welles...
...la beauté, le rêve, Brel, Barbara, Elle, Lui, une lettre perdue et retrouvée, une musique, toutes les musiques du monde, tous les silences du monde, une langue vivante, une langue morte, les illusions perdues et retrouvées, l'être humain, la guerre, la souffrance, la solitude, la joie, l'extase ("vers le bas"), l'extase vers le haut aussi, un ange qui passe, Charlot, Michel Ange, Le Titien, J.WW. Turner...
.. le saut de l'ange, le désert, le vent, un soufi, un chat, l'ombre d'un chat, le saut de chat, une ville, un Saint, une femme, une mère, la mère, le père (le sien, le mien, le votre), la Mère courage aussi, un enfant, l'enfance, l'enfance de chacun de nous, l'enfant en chacun de nous, le hasard, l'Appel, la nuit (la vraie, l'Obscure)...
... Apollon, Dionysos, les pyramides de la Lune et du Soleil , celles de Khéops, Khéphren et Mykérinos, les Pharaons eux mêmes, Napoléon en personne, Louis XIV en personne aussi, Louis II de Bavière, une Rolls, Don Juan, son acolyte mythique Faust, le diable et le dyable, l'eau, une cascade d'eau, Byzance, les temples de Karnak et Louxor, le Théâtre d'Epidaure, Persépolis, la Mésopotamie, les cavernes d'Ajanta, le beau et merveilleux site de Teotihuacan, la mosquée de Samarra, le château de Versailles, les innombrables châteaux d'Espagne, Saint Jean de la Croix, Maria Casarès, Shiva, toutes les religions du monde, tous les textes sacrés du monde, Orphée, Morphée aussi, la méditation, le Japon d'hier et d'aujourd'hui, le rire et les pleurs, la folie douce et légère, la folie brutale et fatale, l'amour avec un petit a, l'amour avec un grand A,
............bref, un foisonnement, une pléthore de références, d'incarnations que je limite ici atrocement dans cette toute petite liste ! Tout cela dans un espace aussi étroit qu'une scène de théâtre plongée dans la demi obscurité, devant un public médusé et en attente.
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Izoland
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