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 MALRAUX OU LA MÉTAMORPHOSE
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MALRAUX OU LA MÉTAMORPHOSE
 



Les malraux

Magistralement mis en décor par Henri Oechslin et divinement habillé par Gianni Versace, ce ballet "Malraux ou la métamorphose des dieux" est d'une grande richesse évocatrice des moments vécus par Malraux, de ses créations et son époque.

Pour nous offrir une approche saisissante de l'homme au travers de ses propres métamorphoses et de celles du monde qui l'environne, Béjart utilise les multiples facettes de la personne et du personnage d'André Malraux :

- le Héros (interprété par Jorge Donn),
- l'Écrivain (Hervé Dirmann, en congé sabbatique de l'Opéra de Paris) ,
- l'Aventurier (Serge Campardon, danseur clair et épuré dans ses gestes),
- le Farfelu (Philippe Lizon qui allie avec force et humour la comédie et la danse),
- le "Dyable" (Michel Gascard),

Et parce qu'elle a fait partie intégrante de sa vie, la Mort (Lynne Charles) en est le fil conducteur.
Omniprésente sur scène, sous des formes variées - une femme, une tête d'obsidienne - on la voit rôder, on la surprend toiser du regard tous ceux qui l'entourent et clôre en vainqueur le finale dans une ambiguïté terrifiante.




 
 

Le ballet est donc complexe comme l'est Malraux à sa façon : un personnage qui part dans tous les sens et qui ne peut se réduire à un seul individu. On en prend plein la vue et les oreilles.

Pour nous guider dans cette évocation subtile, Béjart priviligie la voix humaine qui trame le ballet de bout en bout. Elle déclenche la quasi totalité des séquences qui s'animent sous nos yeux.

Ainsi, peu après un bruit de fond flou qui évoque comme un souffle continu, le Ballet débute par des cris, des sortes d'exclamations par lesquelles les Malraux ( le Héros, l'Écrivain, l'Aventurier, le Farfelu et le "Dyable") mis en scène s'expriment et se différencient déjà.

Ils sont les figures les plus saillantes de Malraux et ne se rencontrent que deux fois durant tout le ballet :
Une première fois autour de la figure de la Mère interprétée par Lynne Charles.
Et à la toute dernière scène du ballet où ils se réunissent au centre et se donnent enfin la main.

Le ballet se termine comme il a commencé sauf que les personnages ne crient pas (comme il est recommandé de crier lorsqu'on naît, comme on peut mourir en silence).


 

Tous les Malraux réunis autour ... de la mère incarnée par Lynn Charles.

 

Peu après cette introduction, en véritable héros de la Condition Humaine interprété par Marc Hwang, Tchen surgit du fond de la scène, se retourne soudain vers le public et nous présente son auteur :

" Né, à l'aube, à Paris,... le 03 novembre 1901,
André Malraux !.
".

Plus tard, il nous décrira ses rêves étranges, cette "extase vers le bas", puis au son du finale de la VII symphonie de Beethoven, nous offrira au travers d'une variation forte et vivace, un moment fort du ballet où sa fougue, son angoisse transparaitront mis à nus à dangereusement frôler une folie auto-destructrice formidablement mise en scène.



 

Tchen Magistralement interprété par Marc Hawng, qui a semblé vivre cette expérience de danseur-comédien à fond, dans toutes ses dimensions.

Paroles

Ce ballet allie le geste et la parole et en amplifie les effets.

On est aussi sensible aux poses, gestes, attitudes, variations des danseurs qu'aux propos échangés entre les interprètes ou qui sont lancés au public avec force et persuasion. Cette alliance est compréhensible : Malraux était à la fois un homme d'action et de paroles et ce trait nous fait entrevoir le ballet exactement comme un film avec des séquences purement visuelles et des séquences plus suggestives qui priviligient les mots.

Tout personnage, imaginaire ou réel s'exprime - comme Malraux dont on entend la voix grâce aux judicieux montages réalisés par le compositeur Hugues Le Bars.

Béjart
utilise des pans de dialogues entiers de la "Condition humaine", de "l'Espoir",des Antimémoires ou du "Royaume farfelu"et nous donne ainsi à entendre Tchen (Marc Hwang), Katov (Rouben Bach), Kyo (Eiji Mahara), ou Clappique qui mettent en scène tout le ballet, lui donnant un rythme, un ton en lien avec le contexte de l'action qui se joue sous nos yeux. Après l'oeil, Béjart sollicite l'écoute ou inversement et manie habilement cette alternance pour une émotion décuplée.

Un moment, un groupe de jeunes filles vêtues tout en blanc arrive sur scène doucement, sur la plante des pieds et danse au son du quatuor opus 135 de Beethoven, mimant l'insouciance. Elles se regardent toutes et se mettent à rire, de ce rire frais et léger qui couvre à peine l'éclat de la bombe (imaginaire) que Tchen lance.

Ce ballet force ces ruptures qui accentuent l'âpre réalité de la vie (la guerre, la mort, l'angoisse, la lutte) et sa légèreté (les années trente avec ses strass et son clinquant).

On peut saluer au passage la performance mémorable de tous les danseurs dans cet excercice théâtral complet qu'ils assurent avec brio.


 

Rouben Banch en Tête d'Obsidienne. Tandis que les spectateurs ont leur attention détournée sur un couple (l'Écrivain et la Mort) qui valse, ce danseur se maquille à part à l'angle de la scène.á Soudain la musique se tait nous laissant le découvrir métamorphosé en une tête d'obsidienne. Il entame sa variation sur une musique répétitive et mécanique dans une mise en scène à la fois fabuleuse, ample, sculpturale. Dans un le ballet "Souvenirs de Leningrad", il est dit que les danseurs : "dansent avec les yeux " Cette vérité se vérifiait en la personne de ce danseur, Rouben Bach, en plus d'une facilité évidente pour les sauts.

 

Ainsi je me rappelle encore de cette exclamation soudaine et presque scandée (inoubliable) que lance la Mort (Rouben Bach) un moment :

"l'empire de la mort, s'appelle le royaume far-fe-lu !!!"

ou le discours d'intronisation de Jean Moulin au Panthéon - magistralement "mis" en musique par Hugues le Bars :

"le destin bascule...Ecoute, le destin bascule ... Son rôle est joué et son calvaire commence, bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, le destin de la résistance est suspendu au courage de cet homme".

Je pourrais citer à outrance : ce ballet est insparable de tout ce qu'a pu dire Malraux.


 

Rouben Bach

La vida y la Muerte

La Mort est omniprésente dans ce ballet : elle a effectivement abondamment hanté Malraux dans sa vie, ses proches et ses romans.

Mort par conséquent familière qui se métamorphose durant tout le ballet à railler ceux qu'elle convoite, fidèle aux différents Malraux qu'elle ne quitte pas . .

Sa présence est remarquable puisque "Malraux ou la Métamorphose des dieux" est un ballet en noir et blanc où seule la mort est colorée (couleur sang - y compris cette sphère rouge qui occupe la scène au début).

Un magnifique pas de deux entre le héros (Donn) et son incarnation (Lynne Charles) les affronte en toute délicatesse. A l'issue de cette variation à la fois douce et aimante, la Mort obtient le dernier mot se retournant vers le Héros et le saluant nonchalamment de la main.


 

Donn le Héros et la Mort ...

Métamorphoses

Il y aurait beaucoup à dire encore sur ce ballet , comme

...ces hommes en tenue rayées qui apparaissent et déambulent encordés au son du chant des prisonniers de Fidelio,
...cette variation sur une musique traditionnelle chinoise où chacun se meut avec délicatesse et lenteur, dans une sorte de suspension légère qui colle bien avec la musique.

Shiva interprété alternativement par les danseurs Tony Fabre et Gil Roman et plus tard Augustin Damian, se glisse parmi les prisonniers enchaînés, le visage grave et la silhouette sans consistance et vacille comme une flamme sur la pointe d'une bougie.

Les dieux antiques (Apollon...) sont annoncés et traversent la scène.

Des hommes sont introduits sur scène, dos au public, les mains en l'air à attendre la rafale meurtrière qui ne vient pas.

Des femmes toutes vêtues de noir comme ces mujer espagnoles avancent pas à pas, qui frappent leurs mains en cadence, décidées et fermes (variation intégralement reprise, musique comprise plus tard dans les ballets "Pyramide" et "Shéhérazade").

Isolé, un danseur caresse un chat invisible tandis qu'un autre compulse nerveusement une carte toute aussi invisible sur l'avant scène (et là réside une des caractéristiques des oeuvres de Béjart où mis en présence de faits, on peut les interpréter à notre guise, aussi ai-je vu à ce moment précis...un chat et une carte. Il se peut que ce soit tout autre chose !).

Face aux spectateurs - alors que le rideau n'est pas encore levé - des révolutionnaires s'apostrophent et discourent sur le marxisme et le communisme (même qu'une femme dans le public s'est levée et a crié "Vive de Gaulle !" ).

Et bien évidemment, on retrouve cette mort omniprésente qui veille.
Au finale c'est elle qui saisit la main de Malraux enfant : ce choc toujours recommencé entre l'espoir de vivre toujours et la certitude de mourir un jour.



 

Le Héros Donn incarnait le héros, constamment présent, en divers costumes (signés Versace) à danser bien sűr ( avec la mort, auprès d'elle), à crier parfois (le fameux no pasaran ! et "La vida y la muerte !"), à dire que ce ne sont pas les dieux qui font la musique mais la musique qui fait les dieux, à demeurer immobile, assis en tailleur sur l'avant scène pendant le mouvement lent de la septième de Beethoven en levant très légèrement le regard . Un moment, en franšais, il dit même que les "souvenirs d'enfance, il faut dépasser ša !", d'un ton légèrement agacé (je garde encore en mémoire ses mots à lui, ce bout de souffle qui s'aplatit sur le "ša" et le prolonge un temps, cet appui sur le verbe "dépasser", avec une syncope, une brisure dans la seconde syllabe...).

 

Selon moi (je souligne), ce ballet résume tout.

Tout Malraux s'y trouve. Tout Béjart s'y trouve :
cette concentration fine et tangible,
ces visages multiples qu'il endosse (métamorphoses !),
cette fibre dramatique qui tressaille à quelques moments,
cette extrême douceur qui naît, croît et investit la scène on pourrait presque dire innocemment.

A l'image de ce morceau de Pipà et ces danseurs qui se tordent doucement semblant inscrire de leurs doigts des haïku ou des calligraphies chinoises créées dit-on à l'imitation de la course des étoiles dans le ciel et des traces d'animaux sur le sable.


 

Jorge Donn et Rouben Bach dans la Métamorphose des Dieux au Chatelet. Crédit photo : Nina Bencic (1988)

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