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LE PRESBYTERE

Fragment

J'ai eu la chance de voir ce ballet "le Presbytère n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat" sous deux formes différentes. La première sous forme d'esquisses et de développements mûris proposés au public à Biarritz et la seconde sous sa forme définitive avec décors et costumes au Palais de Chaillot et à Biarritz ensuite.


 

Prélude

Voir un ballet en construction signifie quoi ?

C'est le rideau qui s'ouvre sur les danseurs qui s'échauffent (à la façon de sportifs, élongations, étirement, tensions, attitudes) en tenue qui est peut être la leur en studio.
C'est le chorégraphe qui passe parmi eux, micro à la main et nous salue :
- "Bonjour ! "
et nous parle, devant nous présenter comme
- "à des amis" avant l'ultime création, à la fois pour juger et se rassurer :
- "rassurer les danseurs", ce qui se monte et qui est encore inachevé.
Comme on présente certains chapitres d'un livre en cours, il nous offre son ballet fragmenté en parties dissociées, entre lesquelles il intervient pour nous guider :
- "d'ailleurs, je vais m'asseoir parmi vous".
Le rideau se ferme pour se rouvrir presque aussitôt.

Le ballet est une évocation calme, dépouillée et grave sur la vie traversée dans ce qu'elle offre d'insouciance de conformités et de chocs.


Les chocs

Ces gisants sous des linceuls blancs qui nous font face,

Ces formes qui s'éveillent, se redressent, s'animent enfin et s'immobilisent soudain à épier leur poignet pour y lire l'heure, et se courber comme de douleur en serrant contre leur corps ce fameux drap blanc au son de "Times" du groupe Queen.

Ces deux jeunes amants amenés sur scène sur un lit d'hôpital nu et froid et qui basculent dans la mort sous nos yeux au son du Concerto n° 21 de Mozart, tandis qu'un couple danse un tango à leur coté avec affectation.

Ce silence lourd qui se fait.

Béjart qui monte sur scène marque aussi un silence et nous questionne :
"qui n'a pas été touché par la mort, dans sa famille, ses amis, récemment ?".






 

It's a beautiful Day Tous les danseurs sont étendus à même le sol. Entièrement recouverts d'un drap blanc, fil conducteur du ballet, car, c'est dans "des draps de lit qu'on naît, qu'on fait l'amour, qu'on serre contre soi quand on a le cafard certaines nuits, où on meurt aussi". La chanson de Queen "It's a beautiful day" s'élève alors éveillant une à une les formes inertes : "des sortes de morts vivants" (le terme est de Béjart) pour nous entraîner dans cette évocation émouvante de la vie et de la mort, davantage de la mort que de la vie.

L'insouciance

Mais avec Béjart c'est comme avec Charles Chaplin, on passe du pincement au cœur au sourire, des larmes au rire, à la dérision qui reconstruit ce qui vient d'être cassé. La vie continue !
Les danseurs s'animent soudain joyeusement, se trouvant sur une plage à jouir de la vie, à jouer au ballon, à faire de la balançoire, à se pommader le corps, à s'amuser du soleil qui les brûle, à rire et à sourire beaucoup.


 
 

Passe un Ange (Erik Wagner) tout de blanc vêtu, puis un homme que Béjart présente comme un "homme qui se métamorphose tout le temps" (interprété par Grégor Metzberg) qui rit bruyamment, structure la scène, assure les transitions, incarne à sa façon le chanteur Freddy Mercury.


 

Saut de l'Ange (Erik Wagner)

Des instants dans les vies de

... Freddy Mercury et de Jorge Donn.

De nombreux détails (Béjart est un virtuose dans la maîtrise du détail !) et symboles jalonnent ce ballet qui font s'entremêler et fusionner au moins deux lignes qui font le ballet.

La première qui sert l'histoire de chacun des personnages qui sont sur scène et la seconde qui a davantage trait à la création pure, à l'interprétation, au style, à la construction chorégraphique.


Des instants fabuleux où Gil Roman nous prouve une fois de plus sa maîtrise non pas des mouvements seuls, mais de leur succession, dans une fluidité étonnante et sans concession.
Sa danse coordonne, unit à la manière d'un veilleur, d'ailleurs dans la Compagnie il est ...co-directeur, un fil conducteur parmi un fil directeur. Il est cette ligne "qui trace à la mitrailleuse" (c'est dans Malraux qu'il disait cela !) qui parcourt la scène comme pour la diriger de près, de loin ou en renchérir la force émotionnelle.
D'ailleurs il danse comme Charlot : il n'est pas un danseur qui danse, c'est un acteur qui joue en dansant, émouvant et ironique envers le sérieux qu'il peut mettre dans ses pas. Alors quand il le fait sur une partition de Mozart....

Un peu avant la fin du ballet, Gil Roman se trouve soudain seul en face du public, tous les autres danseurs ayant rejoint les cotés de la scène. La chanson "Bohemian Rhapsody" s'élève alors et il exécute un solo magnifique qui reprend en quelques endroits des pas qu'il a faits sur une des pièces maçonniques de Mozart. Aux mots "I see a little silhouetto of a man..." un écran géant apparaît et des petits spots projettent la silhouette du danseur sur l'immense écran tendu face aux spectateurs et aux danseurs. Seul, Gil Roman poursuit sa variation forte et spectaculaire qu'il termine sur les dernières plaintes de Roger Taylor. Il s'éclipse alors et la musique cesse.
La chanson "I want to break free" monte et retentit.




 

Donn...

Un petit film (un montage édifiant) est alors projeté sur le grand écran nous montrant Jorge Donn qui danse -sans danser en fait- à envahir le théâtre tout entier et à être, un temps, parmi nous : spectateurs et danseurs.
Aux dernières paroles de la chanson, il lève le poing. Un poing rageur, les yeux déterminés et la bouche ouverte comme pour nous dire qu'il n'en a pas encore fini avec nous. Je ne sais pas si ça à voir avec ça, mais dans un autre film : celui de Lelouch...(hé non, loupé, pas les Uns et les Autres , mais Il y a des jours et des lunes), Donn fait une courte apparition dans une station service où l'acteur principal Gérard Lanvin excédé par tout ce qui lui arrive téléphone à son patron pour le prévenir de son grand retard. Une troupe de saltimbanques se trouve là aussi, à regarder Lanvin.

Soudain, Donn qui est parmi eux, dans un mouvement lent qui paraît ne jamais pouvoir s'arrêter, se détache doucement de ses compagnons et se met à tourner autour de lui même, en toute légèreté, le visage inexpressif.
Ce qui surprend c'est ce qui est dit en voix off juste après :

"Il fait désormais partie de notre histoire et nous faisons partie de la sienne".

Cette formule tombe bien et j'y ai pensé après diffusion du petit film dans le ballet.




 

A paris...

Six mois plus tard, j'ai revu ce ballet sous sa forme définitive, à la fois changé (costumes de Gianni Versace) et inchangé : à se terminer comme au début, où chaque danseur retrouve son drap et s'en recouvre le corps au son du "Show Must Go On" bouclant en cela le cercle à la fois magique et mystérieux de la vie et de la mort, l'ouvrant peut être sous une forme spiralée offrant ainsi comme une sorte d'espoir, tout dépendant de comment on est et comment on comprend la vie et la mort.

Ce ballet vit encore et est dansé actuellement par la troupe de Béjart : une vidéo est même éditée paraît-il.

La meilleure façon d'apprécier sa richesse est d'aller le voir, puisque cela est encore possible. Aussi je n'en dis rien de plus.


Liens

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