JORGE DONN

C'est en 1986, à Bruxelles, un peu après Notre Faust, que je vis Donn pour la première fois dans un ballet doux, léger et lumineux, appelé Light.
à sentir soudain éveiller en moi l'idée de beauté, à presque la toucher des yeux malgré son caractère insaisissable, aérien, fluide.


 

Light: le Ménestrel de Dieu

Voici un Ballet baroque, empli d'ombres, d'un éclat doré continu, de lumières, de thèmes essentiels comme la naissance, la femme, la quête de soi, de l'autre, dans un entre deux comprenant deux villes éloignées et proches à la fois :

Venise
et
San Francisco

Villes où se croisent
Vivaldi en personne qui sommeille un moment son violon serré tout contre lui, Saint François d'Assise, magnifiquement interprété par Donn qui tourne lentement sur lui même à la manière d'un derviche tourneur et la Mère en la personne de Grazia Galante (superbe danseuse ample et intuitive) qui perpétue le cycle en donnant la vie.

Le tout au son de la sublime musique de Vivaldi et de deux groupes américains, inconnus en France : The residents et Tuxedomoon.

Dois-je dire que l'extrême douceur et pureté du Poverello ne pouvait trouver meilleure expression que dans celle de notre bienheureux Archange Donn ?

C'est ce ballet qui me permit de le voir, d'entendre sa danse gémir, mugir et se libérer dans une plénitude et une allégresse étonnantes.


 

Light Donn y interprétait Saint François, célébrant la naissance de la lumière - la lumière de la naissance - sa lumière et son éternelle renaissance, nous faisant comprendre et éprouver la nature profonde du Saint. Un autre ballet presque jumeau nous permet de percevoir Donn dans cette luminosité particulière. Il s'agit des Vainqueurs où il incarne la " Bhakti", cette discipline faite de dévotion passionnée adressée à Visnhou sous son avatar à Krishna, et consistant notamment à se remettre entièrement à lui, non seulement en confiance, à placer la fin de tout acte, de toute sa propre vie en Krishna seul... Attitude que Donn adoptait à l'égard de la Danse.

Une autre vérité

Il est vraiment difficile d'exprimer avec les mots ce qui, par essence ne peut se décrire :

Un corps...un corps dansant.

Difficile de parler de Donn qui se définissait lui même comme un personnage tragique : "excessif souvent, impulsif toujours" n'aimant pas "les demi-mesures...".

Tragique dans cet aspect entier, qui fait songer à Sophocle, Shakespeare, Nietzsche et plus encore peut-être Dostoïevski. Mais lui avait choisi (ce qui est exceptionnel car il en avait les moyens), l'excès dans la positivité des trois valeurs : le beau, le bien, le vrai.

Dans ce jeu des apparences, des doubles, des miroirs et des rôles qui sont dans l'art, la danse et le théâtre, Jorge Donn semblait incarner une autre vérité (car comme l'affirme Béjart , "le corps ne ment pas"). Une vérité portée à son suprême degré de multiplicité et aussi d'unité, comme ramenée au vrai absolu.


 

Le Finale du Boléro selon Jorge Donn Cette photographie prise par Nina Bencic en 1988 au Palais des Congrès, ressemble beaucoup à l'image finale du film projeté sur la fin du Ballet "le Presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat", une des plus récentes créations de Béjart.

Regarder Donn danser...

... c'était voir son corps de fauve, son torse ailé se draper de douceur, de délicatesse, de douleur et de joie.
...C'était aussi voir dans ses flux, reflux, ses élans et ses pauses qui formaient sa danse, la force et la fragilité communier et une présence particulière, indescriptible éclore.

J'ai récemment eu la chance de voir le film de François Reichenbach intitulé "Divertimento" (merci Olga !) qui nous montre un moment Donn dansant sur "l'Adagietto" de Gustav Mahler.




 

Jorge Donn dansant l'Adagietto de Gustav Mahler superbement filmé en contre jour par François Reichenbach (Le temps d'un ballet, 1982).

Aux dernières images, tout son corps entre dans la lumière qui l'incendie et le transforme en une torche vivante.
Dans ce halo, Donn tourne, tourne, tourne et se déploie soudain pour aller se perdre avec la dernière lueur blanche, aveuglante, de la ligne de son corps incandescent et éblouissant.

On ne sait pas si c'est la musique qui l'entraîne ou si c'est lui qui entraîne la musique.

Sur scène cette illusion gagnait en réalité avec une force déconcertante (j'ai vu ce Ballet dansé deux fois; la première fois par Gil Roman, danseur très sûr et musical et la seconde fois par Donn au Théâtre des Champs Élysées).

Voir l'Adagietto sous la marque de Donn c'était comme recomposer et déployer en sa compagnie tout ce que l'homme peut nous dire. De même que regarder "Ce que l'amour me dit" pour de vrai (ce qui n'est pas mon cas) devait laisser tout spectateur comme dans un "sentiment océanique".


 

Donn dans son élément la lumière aux saluts après le Boléro.

Prière

Donn dansait

...discrètement, sans emphase, sans forcément se valoriser par rapport aux autres danseurs : (où Béjart réussit à ce que chacun soit mis en valeur certes au travers de sa propre valeur mais aussi en soulignant la valeur des autres danseurs qui sont sur scène),

...parfois en silence et avec beaucoup d'énergie.

Une fougue paraissait le submerger complètement quand il dansait.
Vigueur apparemment inépuisable, profonde, toujours dirigée vers son meilleur et souvent communiquée autour de lui.

Il dansait comme une prière du coeur.
C'est-à-dire avec confiance et foi.

Nous offrant ainsi une prière, sa prière, suprême intelligence du coeur, lieu du pneumo grec par excellence, du souffle vital, physique et moral.
Une multitude de prières réunie dans un seul.

Nous offrant dans cette recherche de la base et du sommet qu'il semblait personnifier cette ascension au sommet de laquelle tout se rejoignait.
Il y avait de cela chez Donn sur scène.

La danse se fondait fabuleusement en Donn et lui en elle.


 

Donn dans "Et Valse..." A l'origine cette partition était une commande de Diaghilev qui n'en a pas voulu ensuite parce qu'il ne s'attendait pas à ce poison fascinant et angoissant.

Inscrite naturellement en chacun de ses mouvements, sa technique maîtrisée et dépassée, lui permettait tout. De sorte que cette faculté (magie ?) lui assurait un dépouillement complice de toute musique à laquelle il se dédiait et s'alliait : et cette mise à nu n'était pas pour violenter ou posséder mais pour imprimer en lui toute la richesse intérieure des rythmes et ressources entendus et nous la donner ensuite à voir transfigurée dans son art.
Simplement presque pourrait-on dire, en se laissant porter par la musique par l'entremise de la danse et porter par la danse par l'intermédiaire de la musique.

Il n'y a pas la musique et la danse dessus, mais la musique en la danse (c'est comme "l'aimée en l'aimé transformée" de Saint Jean de la Croix ).
D'ailleurs dans le mot danse on trouve "dans"; le danseur incorpore, donne corps, ne danse pas mais devient danse tout court.

La musique est une ossature, "une deuxième posture subtile" nous dit Béjart, une référence abstraite, mathématique, une colonne vertébrale qui prend chair, qui se laisse devenir corps pour être vue enfin, amplifiée ou nuancée dans ses effets prompte à révéler toute son éclatante intelligence.
Donn avait ce don rare et beau de donner à voir, à entendre et à sentir la musique : le don du don.




 

Light Bruxelles, début août 1981 Première répétition. Eux et moi. Les corps sont là, devant moi. Hâlés par le soleil. Heureux de retrouver leurs muscles. La chorégraphie se fait à deux comme l'amour. Avec ferveur, patience, enthousiasme, humilité, souffrance, joie. Light*. Béjart

Sa condition de danseur ne l'écrasait pas.
Il n'était pas un danseur en train de danser, mais un être dansant nous laissant découvrir la richesse de ses dons départis à un seul : à la fois comédien, tragédien, clown (celui "de dieu"), un cirque à lui tout seul, un fauve en furie aussi (cf la fin de 1789 et Nous), un compositeur, un wanderer, un mystère (dont Béjart feignait d'en être l'organisateur), une présence unique.

Un être qui embrasse d'un même coup de corps les multiples formes de prière, un tout entier, sur une scène en pleine lumière, ou dans un coin obscur, indifféremment.

Tous ces paragraphes qui se répètent en somme pour dire la même chose, que Donn était Vie.

Vie sur scène à signer cette présence, cette manière d'être indicible.
Pour dire que Donn était le mouvement dans l'immobile, à se figer dans ces poses ingénieusement fléchies qui donnaient à son corps la courbure molle et mathématique d'un instrument de musique.


 

Créé à Bruxelles, 22 septembre 1981 avec Yoko Morishita - Jorge Donn, Shonach Mirk, Kyra Kharkevitch, Yann Le Gac, Patrice Touron, Kataline Czarnoy, Martine Detournay, Christian Poggioli, Michel Gascard, Andrej Ziemski, Gil Roman, Philippe Lizon

"Un corps n'est jamais né avant d'avoir dansé"

Dans les rares propos que j'ai pu entendre de sa bouche (qui m'ont été rapportés), il est une formule qui revenait souvent :

"Un ballet se fait à deux, comme l'amour".

Mot de passe de la Compagnie, il exprime toute cette relation (alchimie ?) particulière qui se noue entre le chorégraphe et son interprète lorsque naît et s'élabore un ballet où l'idée du chorégraphe s'enracine et s'enrichit dans le corps du danseur pour la métamorphoser en sensations et émotion.

Il disait également "chaque fois que je rentre en scène, je pense que c'est ma première et ma dernière fois". Impression confirmée auprès de certains spectateurs qui ont violemment ressenti et éprouvé cela à plusieurs reprises.

Ne pas donner de limites à son corps et le respecter. Peut-être était-ce cette attitude quant à la danse et son propre corps qui contribuait à faire de lui ce danseur unique : cette ligne de conduite signifiant donner au corps liberté et pouvoir de décision. A charge pour le corps de fixer ses propres limites et de le dire au danseur.

"Respecter le corps", c'est lui demander beaucoup plus en connaissance de cause. Ne pas le respecter c'est arriver à un grand oubli du corps, oubliant que le corps en impose à la pensée, qu'il vit, qu'il a des richesses, une générosité qu'il ne donne que si on lui reconnaît justement ce pouvoir.

Ce respect éclaire l'impression vive et forte qu'on éprouvait alors tandis qu'il dansait. N'ayant pas de limites, il était à la fois total comme un débutant et extrême comme quelqu'un qui n'a plus rien à craindre.

Sans doute, cette discipline, (ou cette valeur ? comment dire ?) permet peut être aux danseurs (dont Donn), de "tenir le coup", le choc, dans les efforts inhumains, surhumains, qu'ils doivent fournir si souvent. On ne pense plus simplement, on se tend tout entier, corps et âme, cœur et volonté, détaché et concentré.




 

Jorge Donn Aux saluts, il nous remerciait d'un merci "muet" qu'on distinguait sur ses lèvres, les mains jointes, puis en posant l'une d'elle sur son coeur - à remercier au nom de son chorégraphe et tous les danseurs.

Il y a cette phrase de Emerson que j'aime bien qui parle du héros et qui dit :
"Le héros est celui qui est immuablement centré".

Donn était ce héros, certes dans le ballet "Malraux ou la Métamorphose des dieux", mais dans tous les ballets.
A présider à l'alliage du corps et de l'âme.
A forcer la concentration, le centre de lui même (ou se recueillir au centre de quelque chose d'autre) pour en jaillir peut être et nous l'offrir, ou du moins, en premier lieu l'offrir à la danse. Difficile à expliquer...

Barbara termine une de ses plus terribles chansons "Perlimpinpin" par cette supplication, cette imploration bouleversante :
"donnez avec ivresse !".

Donn sur scène parvenait à ce toucher des mots, cette irradiation du corps qui donne avec ivresse, à l'ivresse de la pensée, de la forme, de la beauté, du mouvement, du son, de la ligne, de l'expression...Et il était doux de se laisser aller à écouter ce chant intérieur qui émanait de sa danse.

Donn a beaucoup dansé, dresser une liste de tous les ballets qu'il a créés en collaboration avec son chorégraphe (et inversement !) et tous les danseurs est comme une gageure :(vous pouvez sur ce point consulter le site du Béjart Ballet Lausanne qui est une mine d'informations intéressantes) l'empreinte qu'il a laissée, elle, perdure, même son sourire dansait, même impassible, il dansait ! C'est dire comme la danse le portait et comme il portait la danse ! Et il était très impressionnant de se rendre compte de l'harmonie, de la force de cet échange, de ce lien (religieux ?) entre lui et elle, plus exactement de son dépassement, de cette aisance à glisser et se mouvoir dans la danse, nous faisant croire à la facilité de ce prodige (derrière lequel se dissimulent travail et sueurs !).

D'ailleurs beaucoup de gens quand ils parlent de Donn reconnaissent ce trait. Beaucoup ont vu des ballets antérieurs à ceux que je connais et les évoquent toujours avec émotion et justesse, forts de ce souvenir laissé par cette émotion qu'il nous transmettait.

Seulement pour rappel non exhaustif ; Donn fut Lucifer (l'Archange déchu, celui "créé de beauté sans égale" dixit la Bible), Louis XIV et Apollon (dans le Molière Imaginaire), Zeus encore (dans Léda), le Poète (L'Amour du Poète, les Triomphes de Pétrarque), le Robot qui réapprend l'Amour aux hommes (Messe pour le temps futur), Mahler (ce que la Mort me dit), Ludwig (Wien, Wien nur du Allein) etc etc..


 

Souvenirs de Léningrad (1987). "Ce que j'avais en tête, était de créer une image solaire de la Russie, comme Si l'on dansait un après-midi d'été." et Béjart et Versace y sont bien parvenus dans ce ballet.

Epilogue

Cependant, toutes ces impressions sont "légères" en ce sens que je ne l'ai pas vu suffisamment pour avoir pu apprécier l'ampleur de son talent à fond (tous les ballets que je viens de citer me sont complètement inconnus). Aussi s'il existe des lecteurs qui ont été sensibles à cette magie qui émanait de lui sur scène, leurs témoignages sont bienvenus.
Et ce message (bouteille à la mer ?) a retenti auprès de France Ferran, première biographe de Donn, auteur de "Donn danse Béjart" aux Editions Nathan, qui a écrit de très beaux textes qui nous permettent de le retrouver dans ce qu'il était, est, tandis qu'il entrait en danse (comme on entre en religion, comme on entre en transe). Donn entrait en danse en effet, nous offrant sa présence singulière et unique. Une lumière rare et chaleureuse.

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