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En Juin 1999, je me procure un livre étonnant, qui surprend dès la première longue et inextricable phrase qui donne à penser qu'on est parti pour un voyage hors du commun. Ce livre est la Mort de Virgile (Der Tod des Vergil, 1945) de Hermann Broch, auteur également des Somnambules que je suis en train de lire.

Situé en septembre 19 avant J. C, ce récit raconte les dix-huit dernières heures de la vie du poète Virgile qui revient d'un voyage en Grèce mourant. Cette descente vers la mort nous est contée en quatre mouvements inspirés par les quatre éléments naturels : l'eau consacrée à l'arrivée, le feu à la descente, la terre à l'attente et l'éther au retour. Sous couvert d'une intrigue, d'une légende rapportée selon laquelle, au moment de mourir, le poète voulut détruire le poème Enéide, resté inachevé, Broch introduit et développe à la façon d'un grand chant les grands thèmes de la vie et de la mort. Virgile agonisant revoit ce que fut sa vie, assiste en spectateur intérieur et extérieur à ses instants qui sont les derniers et qui sont les siens, trouve soudain en des éclairs subits des réponses aux questions essentielles et atteint une lucidité qui l'éclaire sur tout un savoir intérieur qui se forme et se décompose sitôt perçu. Un enfant dont on ne sait s'il est réel ou non, mais qui se montre tel un guide averti et entreprenant, apparaît aux premières pages du livre, évolue aux cotés de la litière où gît Virgile, prend en charge le convoi qui se fraie un passage à travers les quartiers les plus misérables de la ville Brundusium, lançant de temps en temps, "un regard furtif vers la litière, détournant les yeux d'un air doux, amusé et timide, dès qu'il se sentait observé". Cet enfant qui se nomme Lysanias constitue durant tout le récit un trait d'union à la fois tangible et intangible entre le poète et l'humanité, incarnant un aspect, une expression les plus positifs et touchant du monde qui s'éloigne du mourant et dont les contacts qui soient directs ou non ne sont pas d'emblée favorables. Le convoi traverse les quartiers les plus misérables, accédant en cela au cœur de la condition humaine traduite dans cet amas d'hommes, de formes nauséabondes qui chahutent, s'interpellent, se brutalisent donnant pour images ultimes du monde des hommes aux yeux du mourant une réalité délétère et funeste. Pour fuir cette cruelle image du monde qui s'offre à lui, le poète s'efforce de se souvenir, pour rappeler à sa mémoire des images à lui "pleines de blés ondoyants, pleins de champs, pleins de forêt crissante, bruissante, aux fraîches parois remplies des bosquets de la jeunesse, ivresse des yeux…". Du haut de sa litière dont lui parvient les humeurs putrides de la foule qui l'enserre il s'interroge : " quelle existence impossible à découvrir valait la peine de se tenir encore éveiller ? Quel avenir valait la peine indicible d'enrichir encore le souvenir ? Y avait-il dans un monde pareil encore un avenir ?"

 

Ces questions terribles méritent une observation qui se rapporte directement à Broch. La date de conception du roman éclaire un peu le contexte : 1938, qui laisse supposer un caractère bien légitime à ce type d'interrogations. Bien que la situation politique devienne intenable, Broch ne se résout à émigrer comme l'ont fait nombre d'écrivains de langue allemande, comme Thomas Mann, Stefan Zweig pour ne citer qu'eux. Aussi le lendemain de l'arrivée des troupes allemandes en Autriche, Broch est arrêté. Convaincu que ses jours sont comptés il commence la rédaction de ce récit : sorte de monologue intérieur dans lequel il inscrit par l'intermédiaire du poète qui se meurt les étapes successives d'une mort qui pourrait être finalement la sienne et dont il traduit les mouvements dans cette étonnante approche qui débute dans la cohue et les cris, les ordures et la décomposition, les facettes les moins flatteuses de l'homme : celles qui nous le montrent cruel à l'égard d'un esclave couvert d'entailles sanglantes, celle qui nous le montre asservi, "le corps plié à l'angle droit sous le fardeau des caisses, des sacs et des coffres", bref , une description de l'enfer descendu sur terre et incarné par les hommes. Un enfer qui se présente à lui, l'auteur, concrètement lors de sa captivité (qui durera trois semaines) et peu après sa libération sous les traits d'une Wien inconnaissable.

 

Malgré sa renommée et sa proximité avec César, le poète ne se sent protégé que par ce seul enfant surgi de nulle part et qui le guide parmi ces profondeurs humaines qui grouillent à ses cotés, en criant gaiement "Place à Virgile ! place à notre poète !" au milieu des injures et insultes. Ce parcours entre les hommes dépouillés et compacts n'en finit pas et épuise moralement Virgile qui l'envisage comme un séjour dans les aspérités les plus horribles de la destinée humaine, porte obligée vers la mort prochaine. Ces insultes qui fusent autour de lui et qui l'atteignent sont comme pour lui indiquer qu'il n'a pu ou su voir cela auparavant, chantant au travers de ses vers la gloire, la victoire, les hauts faits de la condition humaine comme il les décrit dans ce long poème qu'il serre contre lui et qu'il voudra détruire. Ce périple devient connaissance : il sait l'homme désormais comme il n'avait pas voulu le savoir jadis. Et cette nouvelle conscience le traverse "comme une lame à travers les paupières encore fermées, les forçant à s'ouvrir". C'est atteignant cette conscience qu'il se sent ballotté, la litière soumise à une flottaison soudaine, entraînée par le courant de cette foule humaine hostile et amassée. Un balancement qui rappelle celui que donne l'eau à une embarcation légère.

 

C'est alors qu'apparaît devant la litière ainsi ballottée, le palais impérial, "mi-résidence, mi- forteresse", qui s'élève "dans la clarté infernale de Vulcain". La foule se disloque, l'aspect accidenté de l'homme s'estompe dans le chaos pour laisser la place à un désordre apparent, une discipline stricte. Mais le mépris persiste : un des majordomes muni d'une liste des invités s'approche de la litière pour enregistrer son hôte sans plus d'humanité et l'enfant est congédié comme un voyou. L'enfant ne réagit pas, reste immobile et continue de sourire. Virgile s'entend s'exclamer "mon scribe !". C'est dans les dernières pages de cette partie intitulée l'eau - l'arrivée que se noue un magnifique dialogue entre le poète et l'enfant. Cet enfant qui gagne et perd en réalité, qui frappe par sa détermination et son assurance, cet enfant qui vient du pays et contrées du poète et qui parle la langue de Mantoue, la langue de la mère de Virgile. Cet enfant qui rappelle à Virgile qui il est : "tu es Virgile !" - "Je le fus jadis; peut être le serai-je de nouveau" lui répond Virgile - "Pas encore et pourtant déjà" lui assène l'enfant qui pourrait bien être son double, la source réincarnée dans cet être jeune, vif et malicieux, venue pour accompagner dans la mort un homme qui se meurt. "Je suis venu à toi" annonce Lysanias; un début qui vient rencontrer sa fin pour l'y accompagner ou bien la mort elle même qui vient accueillir sous des aspects bienveillants et protecteur son hôte futur. D'ailleurs ce " pas encore et pourtant déjà" ( noch nicht und doch schon) sert de leitmotiv de tout le livre. C'est autour de cette assertion que se placent les chapitres qui suivent.

 Feu- la descente

La nuit survient et accapare le mourant, le plonge dans l'effroi, la consultation de son âme et de son art. La texture du temps tantôt se fige, tantôt se déploie. Le temps devient son thème où il loge la nostalgie et l'espoir et entre les deux , le rêve. Le second volet : "feu - la descente" nous le présente couché, les oreilles aux aguets, la poitrine soulevée de quintes de toux, à "s'écouter mourir". Autant la première partie se consacrait à l'œil : aux multiples images reçues du monde alentour dont les yeux devenaient le réceptacle privilégié, autant ce chapitre concerne l'oreille. Il entend alors le pas cadencé des troupes qui assurent la garde du palais, le crissement soudain des cigales, des voix qui montent, des rires qui résonnent par delà la nuit. La fièvre l'oppresse et le conduit sur des impressions vagues et précises des instants qu'il vit, cette réclusion sur lui même qu'il subit, sentant son âme "dans un perpétuel départ, prête au départ et partant vers sa propre essence, vers son incarnation et son extra-incarnation, dépouillée l'une et l'autre du hasard dans la connaissance de la loi". Virgile mourant entre dans l'intimité de ses sensations que Broch nous transcrit sous la forme d'un chant lyrique, d'une méditation diffuse et pourtant maîtrisée sur le sens de la vie et de l'art. Le lecteur est saisi d'emblée par la beauté du langage qui évoque d'ailleurs bellement la beauté et l'exploration du langage dans des domaines aussi délicats que ceux de la mort et de la vie, ou plus exactement des sensations de vie et de l'avant mort. Ce pourrait être triste et démoralisant. Pas du tout car la mort se présente sous des traits créateurs: loin de détruire, elle reconstruit pas à pas l'homme qui doute pour l'acheminer vers une certitude, une réalité autre, spirituelle peut être, comprise et acceptée qui lui permet de se détacher et donc de mourir enfin étant déjà mort de ce monde.

Aussi depuis son lit il s'écoute mourir et écoute le monde extérieur s'ébruiter dans la nuit. Un dialogue se fait entendre, des injures fusent de nouveau, accompagnés de menaces, des coups pleuvent et tuent. Virgile entend distinctement et voit à la fois un meurtre se commettre, persuadé d'avancer plus en avant en "deçà des bornes de l'humain". L'enfer des hommes le poursuit et l'agresse encore tandis qu'il est étendu, fiévreux et immobile sur son lit dans un palais pourtant "mi-résidence, mi- forteresse". De là lui vient tout un motif dédié à la beauté, à ce qu'elle induit, ce qu'elle signifie. Survient un poème : "La cruauté et la bonté, la vie et la mort ; l'incompréhensible et le compréhensible puissent, sans distinction, s'unir en une seule communion entourés du lien de la beauté, fondatrice d'unité, diffusant sans effort le regard rayonnant qui les embrasse, et c'est donc bien comme un sortilège, et la beauté est une ensorceleuse ensorcelée, douée d'un pouvoir démoniaque d'universelle absorption, incluant toutes choses en son équilibre saturnien, telle est la beauté". La beauté devient chuchotement et couvre tous ces bruits qui font la réalité. La beauté se dévoile durant tout ce long texte, devenant aussi "un symbole de l'abolition de la mort, mais jamais l'abolition elle même, une limite de l'humain, qui ne s'est pas encore dépassé lui même, et donc également, limite de l'inhumain". Avec la beauté intervient l'art ou plutôt le désespoir de l'art et "son essai désespéré de créer l'impérissable avec des choses périssables, avec des mots, des sons, des pierres, des couleurs afin que l'espace mis en forme sure au delà des âges". Puis après l'art vient le rire, privilège des dieux et des hommes, langage "de la pré-création". Ces grands thèmes s'étendent sur plus d'une douzaine de pages sous la forme d'un poème continu, qu'aucun point n'interrompt. Musicalement cela pourrait ressembler à un adagio, peut être semblable à celui qui introduit la huitième symphonie de Dimitri Chostakovitch, ou peut être celui qui introduit la troisième de Saint-Saëns (ou bien celles de Mahler qui allient force et souffrance). Quoi qu'il en soit, cette mise à nu aboutit sur les aspects divins et l'artiste, "tâcheron de la beauté, se bornant à embellir ce qui déjà avait été pensé, aperçu, formé longtemps avant lui, sans progrès véritable…". Puis les souvenirs reviennent, celle qu'il aima : Plotia sur laquelle le monologue se construit de nouveau, retrouvant les grands thèmes précédemment évoqués mais dont la lecture est chaque fois un petit plaisir renouvelé.

Le rythme des phrases s'accélère. La descente a lieu. Le désir d'anéantir l'Enéide s'affirme au point qu'un cri dont il sait s'il en est l'auteur soulève sa poitrine : "Brûlez l'Enéide !". La torpeur le gagne de nouveau. Une voix lui répond " Tu as appelé ?". C'est l'enfant, Lysanias qui s'approche du coffre où est enfermé le poème :" Désires-tu avoir le poème ? je vais te le passer". Et l'enfant commence à réciter les vers et les "vers glissaient dans la nuit et dans le murmure nocturne de l'eau ruisselante". Virgile s'apaise confusément puis retentit en lui ce leitmotiv "pas encore et déjà". Et le poème de l'Enéide se confond avec celui que compose Broch en la bouche de son Virgile mourant jusqu'à cet endormissement passager dans l'attente de…l'attente.

Terre- l'attente

Cette troisième partie complètement différente des deux premières et intitulée Terre- l'attente, débute avec l'aurore et le réveil de Virgile. L'enfant qu'il pense trouver à ses cotés est absent. Une voix seulement lui annonce que ses amis sont arrivés et qu'ils attendent. "Mes amis ? lesquels ?" - " Plotius Tucca et Lucius Varius venus de Rome pour te saluer…" lui répond cette même voix. Ses amis arrivent aussitôt, lui trouvent une très bonne mine, s'emparent des lieux et les comblent de la vie telle qu'elle peut l'être à proximité d'un malade : à la fois exacerbée et feinte : la parole regagne les espaces qu'elle avait perdus pendant toute la nuit les laissant à la mort. La réalité reprend le dessus : les propos sont plus terre à terre.

Maintenant le monologue devient presque un dialogue, bien que Virgile soit pris de toux violentes qui l'empêchent de répondre. Mais ses compagnons répondent pour lui et lui ordonnent de se taire : "Ne parle pas pendant une quinte de toux, tu ne dois pas parler !". Mais Virgile inquiet réclame Lysanias - "Qui est-ce ?" et désignant un esclave : "parles tu de lui ?" Mais nulle part il n'y a d'enfant. "je vais mourir, peut être aujourd'hui même…mais je vais d'abord brûler l'Enéide". Quatre pages à peine être revenu parmi les vivants voilà que l'intrigue se pose et scandalise ses proches. Et toute cette longue partie confronte les vérités de la nuit avec la réalité du jour, met en présence celui qui désire en finir emportant avec lui cette œuvre qu'il juge hors sujet et ceux qui en font une affaire d'état : "Tu n'as pas le droit d'appeler l'Enéide : quelques vers" lui dit-on, "Ne sais-tu donc pas toi-même mieux que personne que la grandeur de Rome est désormais inséparable de ton poème ?" Virgile en lui même s'étonne : les deux autres ne devaient ils pas comprendre ce qu'un enfant avait compris ? On lui adjure de continuer à composer ; à achever le poème …"ainsi, même si tu es très pressé de mourir, il te faut encore tenir jusque-là !" Comme il refuse encore, ses détracteurs argumentent, mais Virgile reconnaît dans tout ce qu'ils disent une langue qui ne lui parle plus, la langue de la "rêverie crépusculaire du littérateur et du philosophe ; la langue des mots figés, des mots inenfantés et déjà morts". Une langue qui fut jadis sienne mais dont il reconnaît désormais le caractère incongru. Lui il sait désormais, lui qui possède une connaissance qui va au delà de ce poème qui ne reflète pas la réalité telle qu'il la comprend maintenant. Pour Virgile cette réalité, "c'est l'amour". "Très vrai " confirme son ami Lucius qui poursuit son intervention dans cette langue morte qui se perd dans ses littératures au point que pour échapper à l'embarras qu'il ressent, il se rattrape en demandant soudain : "A propos, où se cache donc le jeune Grec, font tu as parlé ?". Les littérateurs "littératurent", évoquant tour à tour, Catulle, Horace, Théocrite, Tibulle, Properce pour asseoir une démonstration déjà mort née aux yeux de Virgile. Chacun est dans son monde et y reste. Le poète persiste et motive son choix : l'indignité de son œuvre lui saute aux yeux : jamais elle ne peut atteindre cette pureté du cœur qu'il sait voir maintenant. "Vous êtes mes amis", dit-il, "il faut que j'aie les mains pures…il faut de la pureté à la fin et au commencement…et l'Enéide est indigne.. .sans vérité…seulement belle…vous êtes mes amis" supplie-t-il encore, " vous la brûlerez…vous brûlerez l'Enéide pour moi …promettez !". "Un paysan qui consomme et gaspille ses semences ne vaut rien" lui répond une voix courroucée. Ses amis partis sans mot dire, Virgile se retrouve de nouveau seul.., enfin pas tout à fait puisqu'il distingue assis dans le fauteuil la silhouette de l'enfant, et sur ses genoux le fameux manuscrit qu'il se met à lire; les vers composés en l'honneur de Caïète. La lecture se poursuit et Virgile entame soudain un dialogue avec l'enfant et les réponses soudain sont moins sincères, plus sèches, d'ailleurs la forme qui enfermait l'enfant dans sa représentation la plus simple se trouve métamorphosée, devenue plus grande, plus adulte. Virgile effrayé reconnaît l'esclave et pousse un cri et appelle son protégé. Une voix résonne en lui ou autour de lui, et au lieu de l'esclave c'est Lysanias qui répond catégoriquement " Tu t'es toujours cherché toi-même, pour me trouver, et te trouvant, tu m'as cherché". Le mon, celui reçu dans l'enfance : "Celui qui choisit lui même son nom, se révolte contre le destin…". Le nom, le pays, le pays natal, et le voyage en cette terre connue et amie se poursuit dans la tête de Virgile en compagnie de cet enfant qui lui déclare à brûle-pourpoint, qu'il a vu le commencement, mais qu'il n'est pas encore le commencement, "Tu as entendu la Voix, mais tu n'es pas encore la Voix, tu as senti battre le cœur de la créature, tu n'es pas encore toi même le cœur, tu es le guide éternel qui lui même n'atteint pas le but ; l'immortalité sera à toi, l'immortalité du guide, pas encore et déjà, tel sera ton sort à tous les tournants de l'histoire". Une envolée lyrique suit cette déclaration et laisse Virgile en suspend, en suspension de lui même, quelque part en repos sous le soleil de midi. Quand il reprend ses esprits il ressent en lui comme une espérance douce. La porte s'ouvre alors sur le médecin de cour. Se sentant régénéré et euphorique, Virgile veut descendre à la plage. Le médecin moins conciliant lui propose du lait. En fait on le prépare car Auguste a l'intention de venir le saluer. "Celui qui est malade doit se résigner à la soumission ; c'est la première exigence que le médecin doit formuler" - "Assurément, toute maladie est un manquement" répond le médecin - "de la nature" ajoute Virgile, "du malade " renchérit le médecin, "la nature ne manque jamais à ses devoirs" atteste le médecin, "C'est heureux que tu ne penses pas qu'elle soit un manquement du médecin" conclut Virgile.

Au moment de la toilette on lui passe un miroir où il voit son visage ; un visage qui tout en étant sien ressemble au visage de tous les morts. "Médecin, qui que tu sois, guéris moi, afin que je puisse mourir" supplie le poète. Changé, déposé sur des draps frais, Virgile ressent toute l'apesanteur de son être dans un état de félicité sans effort. Il entrevoit un temps Plotia sa bien aimée qui a "traversé le miroir" pour le voir, à travers le miroir qui double la lumière. Mais ce jeu du miroir lui renvoie la présence de l'esclave qui s'occupe de lui, lui parvient également la voix du médecin. Mais Plotia lui revient, éthérée et réelle, et Virgile l'embrasse.

 

La porte s'ouvre soudain, Auguste en personne entre : "qu'on nous laisse seuls". La discussion qui suit occupe une grande part dans ce troisième volet : elle se place immédiatement sur cet objectif qui est de sauver le poème des intentions du poète. D'ailleurs, bien à propos et en fin orateur, Auguste cite et récite le poème devant un Virgile qui comprend où il veut en venir. Il lui suffit de regarder dans quelles directions Auguste dirige ses yeux tandis qu'il converse. C'est bien évidemment en direction du coffre qui renferme le précieux manuscrit que l'Empereur déporte toute son attention : "Il n'y avait pas à se faire d'illusions, il était venu lui enlever le poème" pense-t-il aussitôt. Et Auguste poursuit sa récitation, cette œuvre est sienne en effet, elle fournit, à la fois, à Rome un passé héroïque et relié à ce qui se trouve de plus noble dans l'antiquité mythique grecque; et à Auguste lui même une filiation qui le fait princeps de plein droit, le peuple romain ayant finalement élu, librement, un chef qui l'était déjà par son appartenance à la noble gens Julia, issue d'Enée. Auguste stoppe sa récitation et déclare après un moment : "demain c'est mon anniversaire". Ils évoquent ensemble l'amitié qui les lie et la reconnaissance mutuelle que cette relation implique. Auguste profite de cette aubaine pour rapporter cette terrible nouvelle que ses amis lui ont apprise à savoir le projet de destruction du poème. "Tu restes silencieux, et voilà qui prouve que tu veux effectivement reprendre ton présent…" se navre l'Empereur. "Amis…tu parles, comme si nous, tes amis, nous étions indignes de conserver ton présent." Mais Virgile tente de s'expliquer. La cause en est ce poème lui même, ce pastiche où se retrouve un semblant de tonalité inspiré de l'Iliade, de l'Odyssée, où tout est pesé, calculé, peu libre en fait, peu vrai. Peu importe à Auguste ces considérations sur l'art et la perfection, même inachevé, ce poème n'appartient plus à son auteur. Il en fait une propriété d'état, au grand dam de Virgile qui se sent incompris, qui continue d'expliquer l'inexplicable, à savoir que ce poème ne constitue en aucun cas ne serait-ce le premier pas vers cette connaissance qu'il a cherchée à atteindre, que tout y est discordant. Plus exactement, une "connaissance de la mort". Auguste répond aussitôt : "La mort n'est rien, il est superflu de parler d'elle". Virgile qui se sent pris par la fièvre se plaint, revoit passagèrement sa vie et cette œuvre qu'il récuse et se désole de n'avoir pu en fixer rien de bon : "Rien de cela n'avait été fixé; il était né seulement une contrefaçon moyennement réussie de l'époque homérique, un pur néant, rempli de dieux et de héros aux attitudes homériques, tellement irréels qu'en face d'eux, la fatigue de leur descendant, assis dans cette pièce, était encore de la force". A bout de force Virgile s'écrie : "O Octave, je meurs, et je ne sais rien de la mort !". La faute en est à ce poème qui lui fait obstacle, entrave ses pas vers cette connaissance qu'il convoite et redoute en même temps. Pour parer ce coup, Auguste évoque l'orgueil et l'arrogance. "Ah Auguste, tu ne veux pas voir " Il entend Auguste lui répondre " Trop tard et pas encore". Le thème du temps, de ce laps de temps qui est sans être encore sert à Auguste à justifier le poème du point de vue politique et artistique : cet espace vide entre les époques, ces abîmes du temps à combler et à justifier. "Nous sommes entre deux époques Auguste, appelle cela une attente, et non un vide". Nous y voilà: le titre de cette partie trouve son éclaircissement ici. Hermann Broch maîtrise son art, tandis que Virgile sent le sien sénescent et inapte à tout accomplissement. "Ainsi tu sembles devoir en conclure que l'art, aujourd'hui, n'a plus de tâche à accomplir ?" lui demande l'Empereur, - "c'est exactement mon opinion" lui répond Virgile.

Les faits apporteront raison à Virgile ensuite, Auguste passa outre la volonté du poète et publiera le poème à grand renfort de publicité, obligeant les copistes à travailler le jour et la nuit, et organisant des lectures publiques. Dans les écoles l'Enéïde est étudié à la place des ouvrages d'Homère, et l'œuvre devint par la suite un modèle du genre auprès des générations futures, imitée parfois à outrance par Stace, Lucain, et bien d'autres.

Auguste insiste encore évoquant l'ordre inscrit en chacune des grandes œuvres dans lesquelles il range l'Enéide. Il défend les valeurs de l'Etat où il range également ce long poème. Le dialogue qui approche et sépare Virgile et son auguste Empereur est impressionnant, tant il brasse les grands thèmes qui soient ceux de l'Etat, de la part supraterrestre et terrestre du pouvoir, de la part temporelle et spirituelle de Rome et de la puissance qu'elle inspire et que traduit et symbolise l'Enéïde : ce poème qui éternise tout cela qui est pourtant éphémère. Le sort de l'Occident repose entre les mains de ce mourant récalcitrant. Auguste se sent offensé et le dit. Comme poussé à bout il s'exclame soudain : " je ne veux plus entendre parler de ta mauvaise rhapsodie, fais en ce que tu veux, je n'en ai pas besoin". Et alors se produit "le plus pénible" nous dit Broch Virgile cède, concède ce manuscrit qu'Auguste emporte aussitôt : "il faut que je parte" s'excuse-t-il presque. Le coffre qui renferme le manuscrit est alors décrit comme un cercueil, "un cercueil d'enfant, le cercueil d'une vie".

L'Ether- le retour

L'enfant reparaît au moment où le monde visible s'éloigne de Virgile. Un testament est établi, les dispositions sont prises vis à vis du poème , enfin dédicacé à l'Empereur. Puis juste avant d'amorcer le retour, l'ultime voyage, il achève son testament en offrant à Lysanias, sa chevalière. A ce moment quelque chose murmure : "Il n'existe pas".

L'Ether - le retour termine ce livre édifiant. Cette phase débute sur un murmure et se termine par un grondement qui pourrait bien être celui du Verbe pur, celui qui est "au delà de tout langage". En l'espace d'une quarantaine de pages, Virgile bascule dans cette suspension lègère et éthérée qui pourait bien être la mort.

"C'est un livre pour personne" a-t-on dit . On pourrait dire que c'est un livre pour tout le monde, pour qui veut connaître un livre qui s'est donné pour mission de saisir l'indicible.


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