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J'ai lu Cargo Vie, (Livre de poche, 13521) écrit en 1992, en une seule traite : ne me laissant divertir et investir par rien d'autre que ces lignes noires et incisives sur le papier blanc.
Une flamme vive

Pascal De Duve, (qui préférait être qualifié "d'écrivant", plutôt que d'écrivain) est une flamme vive. Quand on l'approche, on se brûle tant les mots sont beaux et vivants. J'ai tout de suite été sensible à ce qu'il a écrit, comme c'est écrit, à cette force dans ces mots qui se penchent sur eux mêmes pour se parler et s'entendre nous relater cette vie qui se prend en main pour mourir, à contempler à la fois précipitamment et lentement cette mer qui fuit et s'immobilise à l'infini. Ce récit d'une traversée par un être atteint du Sida est intense, traversé de part en part d'éclairs de beauté, de vérité et d'amour. D'éclairs de vie dans ce voyage aux abords de la mort qu'il fait seul.

Dans ce journal de bord le quotidien frôle l'exceptionnel moment qu'il vit tout seul dans ce navire qui navigue entre les Antilles et le Havre, trouvant en lui son havre de paix où se lover et s'épanouir en même temps, finissant enfin son récit par ces mots empruntés à Nietzsche "Je t'aime, ô Eternité !".

Faim de vie

Oui, certains passages sont difficiles : à cause de ce dérèglement physique et moral qu'il nous raconte lucidement sans s'apitoyer comme un spectateur: car telle est sa vie désormais. On peut alors songer à tous ceux qui ne sont plus et qui sont passés par là, à ceux qui passent par là ou en passe d'y passer, considèrant que tel est notre devoir de vie et de vivre à ancrer en nous ces sortes de pensées, pour nous désapprendre l'immortalité qu'on s'ingénie à nous inculquer à toute heure de notre vie. A savoir enfin le bien précieux de cette énergie qui nous donne le mouvement de respirer, de manger, boire et dormir, d'entendre, de contempler simplement, comme le fait Pascal de Duve, le soleil poindre à l'horizon ou les étoiles briller tandis qu'elles ne sont plus. Mettre beaucoup, à défaut du tout, de tout, dans ce regard que nous posons au delà de nous, de notre peau qui nous limite et nous protège. Et c'est grande leçon que nous recevons dans les lignes que nous offre Pascal de Duve : penser à la mort pour vivre, pour méditer sur la vie -comme l'exprime Spinoza qui déclare qu'un "homme libre ne pense à aucune chose moins qu'à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie". Voilà la grande leçon de liberté à laquelle nous convie cet être parvenu à la fin de sa vie.

Le Sida est souvent évoqué, apostrophé, ressenti comme une chose en soi, inséparable de l'homme qui le porte, l'emporte. Devant vivre et mourir avec, tantôt à l'aimer tantôt à le détester : "Sida mon amour, je t'adore autant que je t'abhorre. Je t'aime parce que tu t'occupes méticuleusement de moi, sans relâche. Je t'aime parce que nous mourrons ensemble". A l'aimer enfin parce que l'imminence de la fin que cette maladie impose donne à réagir vivement; à savoir avec vie ; de ce mouvement non par dirigé contre la mort, mais pour mourir mieux et donc vivre mieux aussi: c'est-à-dire en accord avec tout ce que peut signifier ce passage à vivre pour la première et la dernière fois en même temps. "Fais et vis toute chose comme si c'était la première et la dernière fois" devient son adage, gage d'intensité.

Mort, c'est un "encielement" qu'il souhaite, vivant, c'est "mourire" qu'il voudrait afin de basculer dans ce néant en offrant "comme seul stigmate de ma passion que la légère tension d'un sourire serein". Pour dire ce livre il faudrait citer son auteur tout le temps : ainsi comme il le dit lui même : "je veux être un ambassadeur de l'espoir au pays du désespoir" où vivre "est un infinitif fini".

Détaché, il parle de ses compagnons de voyage, qui l'entourent, à l'observer sans savoir, à s'étonner et se fâcher de ce manque de tonus qui l'affecte alors qu'il a "toute sa vie devant lui !". Seule Nicole lui inspire confiance au point de lui laisser ensuite, après son départ une lettre où il révèle tout, c'est-à-dire sa maladie, ses précautions à n'en rien laisser paraître, à ne contaminer personne, soulevant le temps d'une lettre le voile de la Maya pour se libérer passagèrement et clamer sa foi en la vie à vivre. Quand il se sent mal, il se retranche dans sa cabine et écoute la troisième symphonie de Saint-Saëns en regardant l'océan et le scintillement de la lumière sur sa surface se sentant lui même rapetisser parmi toute cette immensité magnifiée par la musique.

Ce livre rapporte, rapproche, approche, éloigne mais ne se raconte pas. Il n'est pas à lire à voix haute. C'est notre voix profonde et intérieure qui lit, s'emparant de chacun des mots et maux qu'elle parcourt et suit jusqu'au bout de ce voyage "unique, dans l'Espace et le Temps" où la vérité sur l'essence et l'absence de vie s'éclaire passagèrement (parce que passager sur ce Cargo Vie où il est le "seul à sombrer clandestinement"). La vie gagnant chaque jour en simplicité: "La Vie : inspirer, expirer, inspirer, expirer, inspirer (...),EXPIRER".

Lisant Anna Karénine de Tolstoï : coïncidence, je découvre le passage où Levine appelé au chevet de son frère mourant Nicolas, s'effraie de l'état cadavérique auquel est parvenu ce corps jadis si familier, redoutant de le regarder, de le toucher simplement et assiste à contrecœur à l'agonie qui est longue. Quand survient l'instant fatidique sa propre impuissance se révèle clairement à lui et le mystère de mort qui s'accomplit sous ses yeux se dérobe. Voir mourir ne règle rien. Ce passage suprême de la vie à la mort reste inviolé : on voit et ne sait rien de plus. Cependant ce qu' enseignent l'agonie et la mort, c'est ce que l'on retrouve dans les lignes de De Duve : cette aspiration à s'ouvrir pour vivre, à se passionner pour la vie par tout ce qu'elle donne à découvrir de ses splendeurs, de ses bienfaits et bien entendu méfaits.

"Nous n'avons qu'une ressource avec la Mort , nous dit Char, faire de l'art avant elle". Pascal De Duve récuse cette affirmation déclarant qu'il s'agit plutôt de faire l'art en même temps que la mort, en "l'exploitant sans états d'âme ni vergogne". En n'oubliant surtout pas que la mort travaille en nous et croît en nous tandis que nous diminuons comme disait Cocteau.


Pascal de Duve est décédé à Paris le 16 avril 1993 quelques jours après avoir eu 29 ans.

Je ne sais rien de plus sur Pascal De Duve auteur d'un roman éblouissant intitulé "Izo" (disponible dans la collection "Livre de poche") qui traite également de la vie (Izo renvoie à Zoé qui en Grec ancien signifie Vie) qu'il faut absolument découvrir et lire, relire, lire, relire....

Ce que je sais c'est que nous avons perdu un grand écrivant et un penseur édifiant, qui pensait (et pansait) comme on pense peu désormais.

Un autre livre existe paraît-il écrit après Cargo Vie...ma quête commence ....et aboutit !

Ce livre s'intitule "l'Orage de vivre" où De Duve écrit et s'écrie où il "jure de dire la rêvité, rien que la rêvité", "en espoir de cause"...A découvrir pas à pas sans se hâter, en se laissant guider par cette parole maîtrisée, sensible, colorée et grande.

Récemment, en cherchant l'Orage de Vivre (Livre de Poche 13872) cet ouvrage me saute aux yeux : "Pascal de Duve : lettres à un ami disparu" écrit par Michel Robert, (Edition La Renaissance du Livre, préfacé par Amélie Nothomb) qui répond en tous points à ce vers écrit par René Char et qu'on trouve dans les Feuillets d'Hypnos : "L'intelligence avec l'ange, notre primordial souci".

C'est exactement ce que l'on ressent à la lecture de ces lettres qui sont un dialogue maintenu entre deux amis ; celui qui reste, en l'occurrence Michel Robert avec celui qui n'est plus, pour dire encore et encore en dépit de ce silence à peine acceptable. Mais on pourrait presque dire qu'il y a du de Duve dans le silence qui suit ses écrits.


Pour recueillir un avis également enthousiaste sur le net ainsi que des textes consacrés aux publications de Pascal de Duve, vous pouvez consulter le site exclusif que Thierry Le Berre lui réserve, appelé Izotop.


PS : En ce qui concerne le nom Izo qui m'est attribué je tiens à dire qu'il ne s'agit pas d'un emprunt, une référence à ce grand livre, c'est un sobriquet qui me suit à cause des normes ISO !!! le Z est paraît il pour gentiment me distinguer quand même de ce référentiel rationnel et réducteur.


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