Modifié le 17/02/05

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"Mon idéal, quand j'écris sur un auteur, ce serait de rien écrire qui puisse l'affecter de tristesse, ou s'il est mort, qui le fasse pleurer dans sa tombe :

penser à l'auteur sur lequel on écrit.
Penser à lui si fort qu'il ne puisse plus être un objet,
et qu'on ne puisse pas non plus s'identifier à lui.

Éviter la double ignominie du savant et du familier.
Rapporter à un auteur un peu de cette joie, de cette force,
de cette vie amoureuse et politique, qu'il a su donner,
...inventer...
".

 Gilles Deleuze.

 

 

Évoquer ce qui se produit lorsqu'un corps entre dans la danse et s'insère "un instant dans la vie d'autrui", dans la nôtre, par l'entremise de ce qui ne dure pas, s'efface sitôt fait, sitôt vu, n'est pas un exercice facile.

Parler de danse...
celle là instruite et inscrite au sein :
... d'un geste,
... d'une posture
... d'un corps,
... d'un danseur,
... d'une chorégraphie,
... d'un ballet

C'est comme parler de l'éclat de la lumière.
C'est une gageure.

Mais essayons quand même.

La plupart des ballets dont il sera question ici ont été vus plusieurs fois, certains seulement une fois, d'autres jamais ou pas encore.


Ceux que j'ai vus me laissent aujourd'hui une trace qui subsiste étonnamment claire, fraîche et vivante.

Aussi, désormais, je n'écoute plus certaines musiques, comme

la Septième, la Huitième, l'Adagio de la Neuvième de Beethoven, le Sacre de Stravinsky, l'Adagietto de la Vième de Gustav Mahler, la Messe en Si de Bach ou la Concertante de Mozart.

ou bien les belles chansons de Barbara,

Je les "vois" se mouvoir.

De la même façon,  je peux "voir" et "entendre" un danseur parvenant à l'animer et le "faire" longuement danser, comme on peut aimer se remémorer un texte, un tableau qu'on aime.

Pour plagier Paul Valery, si je ferme les yeux, je vois le danseur exactement par l'ouie.

Ainsi, dans une certaine mesure, grâce à Béjart et ses ballets,
mon regard et ma mémoire ont gagné
... en acuité,
... en force
et longévité.

Pour faire bref : mes yeux ont de l'oreille et mes oreilles ont le coup d'œil.

 

C'est au sein d'un Châtelet non encore rénové qu'il me fut donné, en avril 1985, d'approcher l'œuvre de Maurice Béjart.

Cette première approche me laissa une impression sans nom à découvrir et éprouver cette fameuse atmosphère faite de danse et de force inédite, communicative qu'on reçoit sitôt le regard posé sur la scène où se font ces mouvements de corps purs, sincères, profonds moulés de puissance, virtuosité et sens .

Sans compter sur une quintessence du théâtre et de l'art scénique.
Un exemple d'art parfait, total.

Je fus ce soir là proprement conquise, à voir s'accomplir ce fabuleux prodige :

la musique danser sous mes yeux,

... en plus d'autres choses difficiles à exprimer.

Et la conversion est irréversible !
Prompte à éveiller cette faim de danse,
à cultiver et savourer sans prétention que lui même cet art de mettre en mouvement le danseur à partir de
... ce qu'il est
... ce qui l'environne :

un espace,
une musique,
les silences,

et les intentions du chorégraphe inspiré par ses danseurs.

 

Personnellement contempler un ballet de Béjart
... me repose,
... me pose,
et me pause,

réussit à ...
me décentrer pour me concentrer
et centrer mon attention ou quelque chose qui y ressemble sur cette force qui émane des êtres dansant.

 

 

Pour dire tout ce que Béjart induit et comment il nous affecte, je me sens presque obligée de m'appuyer et m'en référer à ce que d'autres (et non des moindres !) ont dit sur la beauté et les sensations éprouvées au travers de l'art.

Ainsi, mon premier support est le philosophe Hermann de Keyserling qui évoque dans son "Journal de voyage d'un philosophe" la danse hindoue et la danse européenne sur lesquelles il déclare :

"la danse européenne est une forme précise et finie qui commence et se termine avec le temps;

le spectateur s'absorbe dans le jeu des lignes,
il fait un effort en s'identifiant avec le sens de ces lignes et,
lorsque le dessin est achevé, il retombe las en lui-même, parce que personne ne peut vivre longtemps hors de son être."

"Il est - poursuit-il - impossible de contempler longtemps le jeu le plus parfait des gestes européens. Il en est autrement avec le Nautsch :

son contemplateur ne transporte pas le spectateur hors de lui-même, dans un monde étranger :
il le rend conscient de sa propre vie ; il extériorise, - comme dans une montre le mouvement de l'aiguille, - le cours intime de sa vie, et de ce cours personne ne se lasse jamais.
".

Ce qui frappe tout d'abord c'est que c'est, en substance, exactement cela, qui se produit lorsque nous sommes mis en présence de cette danse initiée par Béjart :

le spectateur ne retombe pas las en lui même,
mais vif en lui,
non pas transporté hors de lui
mais porté en lui (parfois transporté).

De même,

"Sous l'influence de la musique, j'ai l'impression que je sens ce qu'en réalité je ne sens pas, que je comprends ce que je ne comprends pas, que je peux ce que je ne peux pas"

déclare Pozdnychev dans la Sonate à Kreutzer de Tolstoï.

Remplaçons le mot "musique" par "danse" ou "danseur" et remarquons (prudemment) que peut être est-ce là, dans tout le trousseau, une des clefs d'entrée de l'acte de "création" de Béjart qui sent, ressent et comprend rapidement les êtres et les choses. Et par ce moyen là que lui donne la danse, il est libre, universel, nullement timoré de tout sentir, de tout comprendre et de tout exprimer et d'en devenir l'interprète auprès des foules, c'est-à-dire du public.

Comprenant, captant ces choses, il nous donne à les comprendre ensuite et comme on dit, "ça prend ou ça ne prend pas".

Si l'on "prend" nous acquérons des sensations fines et bienfaisantes qui nous rendent capables de sympathie envers toutes ces choses ressenties au travers de la danse d'un autre, nous retrouvons une connaissance perdue ou ignorée qui nous concerne et que la danse nous dévoile : comme on soulève le voile de la Maya. Nous parvenons à ce "toucher" du corps et de l'âme de tout ce qui est humain en nous et de tout ce qui peut être divin en soi.

Cette compréhension ou préhension bien particulière est aidée par ce tour de force propre à Béjart qui excelle à valoriser le danseur toute à la fois pour son propre compte et celui du danseur et indirectement pour le compte du public qui "danse" par son entremise. La personnalité du danseur est respectée, le talent bonifié, le public incorporé.

Avec Béjart, tout danseur est "reconnaissable" en chacun des mouvements qu'il fait parce que sa manière d'agir et réagir en tant que personne reste tout de même sienne. Il n'est pas un danseur, mais "un tel", "quelqu'un" qui danse et parce qu'il en est ainsi, la visée n'est pas la performance, la virtuosité, le beau saut ou la pirouette sans fin qu'on applaudit à tout rompre, mais une expression, un réservoir d'émotions où chacun puise ce qu'il peut, un personnage endossé jusqu'à la plus infime particule de son corps qui nous fait oublier qu'il danse (la technique acquise) et que ce rôle là ne peut être tenu par n'importe qui.

A un ballet équivaut un danseur qui y a sa place et qui ne peut être remplacé. Il n'est pas exagéré d'affirmer que ce n'est pas le ballet qui donne "l'âme" dudit ballet mais les danseurs qui le font. Des ballets sont ainsi faits qui sont dépendants du caractère du danseur et des caractéristiques de son corps. Le danseur devient ainsi "attachant" : rattaché au ballet, aux gestes qu'il fait à ces moments précis. Et comme il les fait, il touche, il est touchant et on l'apprécie pour cela.

 

 

Photo MK2 Éditions 2003

 

 

Béjart est un jardin magnifiquement entretenu (...qui n'a pas perdu de son éclat) à l'intérieur duquel entrent et sortent ces danseurs là, oiseaux qu'il nourrit depuis 50 ans (!) avec ce souffle singulier qu'il capte lui même et rediffuse à embellir tout ce qui veut bien se laisser porter par lui.

Ce chorégraphe possède ce pouvoir (rare) d'exalter ce qui est déjà créé, de le porter hors des alentours qu'on lui prête ou qu'on croit lui connaître, de le déployer tout autour, tout au centre, à le forcer à gagner en liberté.

Une liberté fantastique qu'il est jouissif et passionnant de contempler et de ressentir au plus près de soi.

Béjart travaille sur l'énergie positive de tous :

la sienne,
celles de ses danseurs,
et la nôtre (public) et
... la sienne encore.

 



Au final, il est très beau de se laisser aller à regarder ce jardin donner de la nourriture à ses oiseaux, sans forcément chercher à débusquer tout le temps le pourquoi du comment :

le geste du don et du receveur suffit à lui même.

Cocteau dans son journal (1942-1945), commente son travail qui paraît bien expliquer ce tour de main :

"Je crois maintenant savoir quel est le don d'écrivain que je possède. C'est de créer, dans chacune de mes oeuvres un organisme qui respire et qui peut pousser."

Ce trait - de génie- semblerait bien s'appliquer à ce que Béjart réalise avec ses danseurs.

L'organisme qui pousse peut très bien concerner Béjart lui même, en plus des danseurs bien sûr et par ricochet, le spectateur.

Autre stratagème qui avantage ses créations, ses ballets ne sont pas faits pour le spectateur, en fonction des goûts et tendances du jour. Et c'est tant mieux. Ce retrait est sain car il élève cette chose qu'on pourrait appeler "liberté" (ou autre nom) vers une totalité et une particularité qui atteignent qui danse, qui regarde.

Ainsi, la danse devient connaissance, une co-naissance où chacun naît tandis qu'il danse, crée, regarde. Où chacun re-connaît parfois aussi.

Co-naître afin de révéler aussi bien l'interprète que le créateur.
"Le corps de ment pas" nous prévient Béjart.

 

Ainsi Béjart nous offre un travail personnel, personnalisé, attachant extrêmement valorisant pour le danseur qui bénéficie de cette attention et tensions particulières, difficiles, peut être éprouvantes mais finalement bénéfiques (je n'en sais absolument rien et spécule ici, mais je perçois cela, c'est moi qui souligne).

Le spectateur, lui prolonge cette chaîne que forment le chorégraphe et son danseur, en témoin privilégié du travail en cours ou abouti.

Ceci à la manière d'une fête ou d'une invitation à se concentrer ainsi que le font les danseurs.

Charge au public alors de "prendre ou pas prendre" comme le dit Godard. D'où les pro- Béjart et les anti-Béjart : on aime ou on déteste.

Pour pousser plus loin le propos : dans un livre essentiel on trouve ceci qui éclaire cela :

"Chaque fois que lui, leur maître entre dans un corps ou en sort, les prenant avec lui, il les emmène, comme le vent entraîne les odeurs hors de leur support" .

Chant XV-8 de la Bhagavad Gîta...

Un soir, à la télévision au cours de l'émission "Divan" qui lui était consacrée, le cinéaste François Reichenbach eut ces mots :

"Je vais vous dire quelque chose, une confidence... La meilleure connaissance qui soit, c'est quand on regarde les ballets de Béjart qui nous enseignent plus sur ce qu'il est que sur ce qu'il pourrait nous dire de lui. "

 

 

 

De Gauche à droite : Patrick Happy de Bana, Kévin Haigen, Jorge Donn dans "...Et Valse" au Palais des Congrès (Période du 20 janvier au 21 février 1988). Ballet constitutif du deuxième programme intitulé "Paris-Danse, Musique - XXe Siècle" (Le premier programme étant réservé au ballet "Souvenir de Leningrad"). 

Crédit Photo. N. Bencic.

 

 

 

 

 

Jorge Donn et Rouben Bach incarnant respectivement le "Héros" et "Katov" dans "Malraux ou la métamorphose des dieux".

Crédit Photo. N. Bencic (1987).

 

Tout est dit.

Aussi ne disons rien de plus.

Enfin si, évoquer Béjart (son travail),

c'est évoquer le monde tout entier, tant il s'en inspire, tant il l'expire.

Voyant Béjart, je vois aussi (et sans aucune démagogie)

Antonin Artaud, Baudelaire, l'Egypte, l'Asie, Malraux, l'Inde, Mozart, Mahler, Bach, Jean-Sébastien mais aussi Carl Philipp Emmanuel, la mer forcément, une plage déserte, les merveilleux nuages, les oiseaux, Fellini, Visconti, Mélies, les Frères Lumières, le cinéma allemand des années 20, Métropolis, les Marx Brothers, le cinéma japonais avec Mizogushi, Kurosawa, Andreï Tarkoski, Wenders à cause des anges, le cinématographe, Godard bien sûr, Abel Gance, Jean Vilar, les enfants, beaucoup d'enfants, la femme, les femmes, toutes les femmes, Nietzsche, Lascaux (et je le sais pour être du pays), les chants d'Afrique, le continent Africain, Wagner, Mathilde, Cosima, le poète, L'amour du poète, Cocteau, Jean Marais, Cocteau et Jean Marais, la vie, la mort, la vie et la mort, un samouraï, Mishima l'écrivain, Mishima s'ouvrant le ventre...

... la respiration, le silence, les vagues, une rose, un jardin, une contemplation, la colère noire et blanche, l'interrogation, l'orage, la cruauté (et son théâtre), la complicité, la pluie (il pleut parfois dans ses ballets), un miroir, quelques dieux, Isis, Osiris, Henry Corbin, René Guénon, Tristan, Parsifal, Salomé, Sémélé, Mae West, La Callas, Nijinski, Stravinsky bien sûr, Boulez, René Char, François Weyergans, François Reichenbach, Orson Welles...

...la beauté, le rêve, Brel, Barbara, Elle, Lui, une lettre perdue et retrouvée, une musique, toutes les musiques du monde, tous les silences du monde, une langue vivante, une langue morte, les illusions perdues et retrouvées, l'être humain, la guerre, la souffrance, la solitude, la joie, l'extase ("vers le bas"), l'extase vers le haut aussi, un ange qui passe, Charlot, Michel Ange, Le Titien, J.WW. Turner...

... le saut de l'ange, le désert, le vent, un soufi, un chat, l'ombre d'un chat, le saut de chat, une ville, un Saint, une femme, une mère, la mère, le père (le sien, le mien, le votre), la Mère courage aussi, un enfant, l'enfance, l'enfance de chacun de nous, l'enfant en chacun de nous, le hasard, l'Appel, la nuit (la vraie, l'Obscure)...

... Apollon, Dionysos, les pyramides de la Lune et du Soleil , celles de Khéops, Khéphren et Mykérinos, les Pharaons eux mêmes, Napoléon en personne, Louis XIV en personne aussi, Louis II de Bavière, une Rolls, Don Juan, son acolyte mythique Faust, le diable et le dyable, l'eau, une cascade d'eau, Byzance, les temples de Karnak et Louxor, le Théâtre d'Epidaure, Persépolis, la Mésopotamie, les cavernes d'Ajanta, le beau et merveilleux site de Teotihuacan, la mosquée de Samarra, le château de Versailles, les innombrables châteaux d'Espagne, Saint Jean de la Croix, Maria Casarès, Shiva, toutes les religions du monde, tous les textes sacrés du monde, Orphée, Morphée aussi, la méditation, le Japon d'hier et d'aujourd'hui, le rire et les pleurs, la folie douce et légère, la folie brutale et fatale, l'amour avec un petit a, l'amour avec un grand A,

............bref, un foisonnement, une pléthore de références, d'incarnations que je limite ici atrocement dans cette toute petite liste ! Tout cela dans un espace aussi étroit qu'une scène de théâtre plongée dans la demi obscurité, devant un public médusé et en attente.

Photos / N. Bencic

Le sacre, Et valse... (Jorge Donn, Kevin Haigen), Light (Gil Roman, Lynn Charles), Malraux ou la métamorphose des dieux  (Jorge Donn, Rouben bach)

 

 

Aussi tout lecteur devrait s'y retrouver quelque part et y trouver "son compte". 

- Bonne route -

 

 

BEJART EN SES BALLETS

 

 

Malraux ou la métamorphose des dieux  

1789 et Nous

 Pyramide   

 Le Presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat  

Son plus récent ballet "Lumière"

 Le monde de Béjart

Béjart aime lire, entretien 'Lire' (1975)

 

 

 

JORGE DONN 

 

 

Jorge Donn en sa danse

Donn de Lumière ou les ailes du lion par France Ferran

 

 

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