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Mise à jour 24 mai 05

 

Difficile d'évoquer Elie Faure (1873 - 1937) inconnu connu ou connu inconnu. Chacun a en effet lu ou entrouvert son Histoire de l'art dont il disait lui-même qu'il lui traînait "comme un boulet au talon". Difficile d'accéder à ses autres ouvrages, de pousser plus en avant cette découverte : celle d'un auteur sensible et ouvert aux diverses occupations qui accaparent, expriment et façonnent l'homme, à ces formes multiples, uniformes et bigarrées qui nous caractérisent dans les diverses traces que nous laissons, que ce soit dans l'art en effet, dans nos pensées, les lieux que nous habitons.

Difficile d'accéder à son oeuvre et de dénicher ses nombreux autres livres que sont " La danse sur le Feu et l'Eau", "La Roue", "l'Arbre d'Eden" pour ne citer qu'eux. Mais la patience et la passion paient, puisque ce n'est que très récemment que ses oeuvres complètes éditées chez Jean-Jacques Pauvert Editeur me sont enfin parvenues. Un gros volume (le troisième et dernier) qui contient ces raretés qui font un jardin immense où se cueillent tout et Tout...

Difficile enfin d'évoquer sans trahir, sans interpréter. Mais tentons l'expérience quand même parce que j'enrage de voir qu'il n'est mentionné nulle part et que son nom n'apparaît que sur les frontons des lycées.

Elie Faure est un Périgourdin (un pétrocorien) ou presque, né en 1873 (le 4 avril) à Sainte-Foy-la Grande, à proximité de ces lieux où l'homme a imprimé ses premiers pas dans l'art sur les parois des grottes . Une région à la croisée des chemins : ceux de Compostelle, des multiples invasions : Vikings, celtiques, mauresques, anglaises. Une région sertie entre terre et mer, une région où mûrit et coule le vin, une région qui vît naître Montaigne, La Boëtie, Brantôme, une région à la fois mobile et immobile, une région sans frontières précises qui arbore ces quatre couleurs (vert, blanc, pourpre et noir) et sa multitude de châteaux sans plus de commentaires. Je pourrais continuer ainsi à aligner mille "une région qui"....Je terminerai seulement cette énumération par celle-ci; L'Aquitaine, le Bordelais et la Dordogne recouvrent une région qui possède un pouvoir magnétique certain et force le regard. Et c'est ce regard là qui fut aiguisé, poli, cultivé en la personne d'Elie Faure: et c'est son regard qu'il nous transmît dans ses écrits. Lisant, nous voyons, devenant à notre tour des êtres voyants.

A quinze ans, le jeune Elie Faure, neveu du savant et penseur révolutionnaire Elisée Reclus, monte à Paris où ses frères sont déjà installés et s'inscrit au Lycée Henri IV.

Les temples de l'art que sont les musées s'ouvrent à lui et lui à eux. Il se rend au Louvre, découvre Vélasquez avec effroi, ne se lasse pas de Delacroix et Courbet qui le touchent profondément. S'en étonne, s'en offusque adopte, rejette et se forme à leur "contact" dont il fait un besoin et laisse "l'art monter en lui".

Il découvre Bergson qui sera un temps son professeur de philosophie à Henri IV et dont il avoue qu'il "n'en aura rien resté en moi" (le redécouvrant et le comprenant dix ans plus tard), et s'oriente vers la médecine tout en se tournant vers l'écriture.

Ainsi, âgé de 20 ans il se trouve à "charcuter" les cadavres s'étonnant de voir "ses bras rougis plonger, tels le cou d'un vautour, dans les flancs déchiquetés d'un particulier mort depuis plusieurs mois". Il devient l'anesthésiste attitré de son frère ("grand manitou des hôpitaux de Paris") et se spécialise enfin dans l'embaumement, figurant ainsi parmi les deux ou trois embaumeurs les plus talentueux de Paris.

Perçu comme un médecin "curieux d'art", son oeuvre sera donc celle d'un amateur : de celui qui vibre et s'anime au contact des arts, des divers mouvements humains traduits dans la littérature, son histoire, son art. L'action et l'implication ne l'effraient pas, prenant partie dans l'affaire Dreyfus, s'engageant dans la guerre dont il tirera un récit cru et nu : "La sainte face" (extrait : "j'ai dormi, malgré le canon...dont je sens le bruit dans mon sommeil, comme s'il était au centre de moi-même et que les parois de mon être fussent l'acier de l'engin").

L'unité le séduit, l'exalte, lui semblant courir dans tous les arts et tous les hommes. Devenant incidemment chroniqueur d'art à "l'Aurore", l'amateur qu'il est se forme lui même, explore les champs et domaines qui s'ouvrent à lui : pousse plus en avant les enseignements qu'il cherche et reçoit, se penche sur les auteurs pour les recevoir tout à fait, faisant des rencontres décisives au sens où l'entend Spinoza.

Ses maîtres sont Lamarck, qui lui présente et confirme une vision nomiste du monde, Haeckel en lequel il retrouve sa conception du dieu incarné, non pas sous une forme spirituelle, mais un ensemble qui allie matière et nature et Nietzsche dont il approuve les tentatives de redonner à l'homme une force de vie jusqu'alors brimée. A l'Aurore il côtoie, observe interroge et discute avec des critiques et esthètes que sont le peintre et ami Eugène Carrière, Jean Dolent, Mirbeau, Anatole France, Rodin et Geffroy.

De là se fonde toute son approche qu'il affine dans ce "voir" car selon lui, "c'est dans les yeux et non par les oreilles que la vie universelle m'atteint":

Vues ("Voir, tout est là") et perceptions qu'on reçoit dans sa monumentale "Histoire de l'art" et davantage encore dans "L'esprit des formes" ou l'homme caractérise cet Hermès passager qui est métamorphosé et qui se métamorphose dans l'art. Un passeur des leçons passées, de son histoire.

Passeur, il le sera animant de 1905 à 1909 des conférences à l'Université Populaire du IIIe arrondissement sur l'histoire de l'art dont il peaufine le contenu qui s'affermit et mûrit et dont le résultat nous parviendra dans ces volumes que font "l'histoire de l'art d'Elie Faure".

Véritable touche à tout : ouvrir un de ses livres c'est partir à la découverte de terres explorées et commentées (cf. "Découverte de l'archipel" et "D'autres Terres en vue"), d'artistes (Césanne) et érudits (Michelet, Nietzsche, Lamack, Dostoievski, Montaigne, Pascal, Shakespeare, Cervantes...) entrevus dans leurs intentions profondes et leur lien avec les moyens dont ils disposent : ce temps qui passe, s'immobilise, ces paysages qui se métamorphosent, ces hommes qui éprouvent et ressentent des choses que l'art ou la pensée modèlent.

Partir dans ses mots à lui vaut l'aventure : complexité et simplicité se mêlent qui tendent à dire ce que lui le Grand amateur a compris des hommes dans ces formes qu'il sait voir. Il faut le suivre dans ses phrases qui abordent ce grand tout, qui évoquent lieux et hommes, formes et couleurs, terre et ciel.

Mots écrits rapidement (parfois d'un seul trait tant le sujet est maîtrisé et souvent n'importe où, omnibus, métro... ) comme une envolée lyrique en laquelle se forme cette musique faurienne clairvoyante et puissante mais parfois peu comprise.
Un critique dira "Elie Faure nous paraît obscur et incompréhensible. Mais c'est que nous avons du chemin à faire. En lisant maintenant ce qu'il écrivait il y a trente ans, nous apercevons combien il était en avance sur nous".

La pensée d'Elie Faure ne se livre pas du premier coup. Moi même, je peux parfois le lire et n'être dépositaire d'aucune pensée, d'aucun message, ne pas prendre, tandis que d'autres fois, les mots me sont limpides, frais, vibrants et éclairants. René Char me fait le même effet.

Il faut remonter le cours des pensées qu'on lit et cheminer à rebours. Parfois, on comprend certaines pages après coup, parce qu'on découvre quelques pages plus loin les mots qui contiennent la clé qui les ouvrent et les décodent, de la même façon que l'art antique trouve une forme d'éclaircissement dans l'art moderne.

Lire Faure c'est aussi reculer dans les âges pour déceler tous ces détails qui fourmillent dans les traces laissées dans telles ou telles statuaires élevées par la main des hommes et traquer cette harmonie universelle : "instinct profond de cette continuité", "intelligence du monde" qui nous continue et nous définit sans cesse.

Ainsi Elie Faure pour qui "vivre est encore trop peu" est l'homme qui tisse les liens et rapports entre toutes les couleurs qui existent, entre les frises du Parthénon et l'architecture moderne, met à jour les ruptures, les différences cet éclatement soudain de l'humain qui apparaît dans l'art renaissant en contradiction avec l'art médiéval. Il lie l'homme à l'art en une pulsation identique qui rythme l'humain et son histoire et par là lie tout homme à chaque homme.

Elie Faure lit et lie. Et d'ailleurs l'anagramme de LIRE n'est-elle pas LIER ?

 Je ne m'aventure pas davantage dans ce propos sur Elie Faure :il est à lire doucement, sans se contraindre et sans le forcer lui-même. Ensuite, ou auparavant, viennent d'autres lectures riches et intéressantes que sont celles que nous ont laissées Hegel et Malraux. Hegel d'abord dans sa monumentale "Esthétique" (Livre de Poche), cette enquête rigoureuse sur ce "vaste empire du beau" , riche en illustrations diverses et universelles qui développe et déploie l'art dans ses multiples ramifications et systèmes. Malraux ensuite, autrement vaste et pertinent (La métamorphose des dieux, L'intemporel, disponibles aux Editions Gallimard et aux éditions La Guilde du Livre, lausanne, Les voix du silence, le Musée imaginaire (Essai Folio), La Tête d'Obsidienne (Gallimard).

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Voici une liste non exhaustive des oeuvres de Faure

L'histoire de l'art (5 volumes illustrés : Elie Faure n'avait d'ailleurs pas forcément souhaité que ces illustrations figurent dans ce type d'ouvrage, disponibles dans la collection Folio Essai)

L'esprit des formes (écrits en 1927 en 2 volumes illustrés également disponibles chez Folio Essai)

Découverte de l'archipel (Disponible mais sans doute épuisé dans la collection Livre de Poche, n° 5199, et dans cette petite collection appelée L'École des lettres au Seuil)

D'autres Terres en vue (suite du précédent, écrit en 1932 et également disponible dans la collection Ecole des lettres au Seuil)

Mon périple suivi de reflets dans le sillage : où il conte son périple de sept mois effectué en 1931 de New York à l'Egypte. Ouvrage disponible en livre de poche dans la collection 10/18, n° 2527

Vélasquez (1903)

Formes et Forces (1907)

Les constructeurs (1914); disponible aux éditions Gonthier (bibliothèque Médiations)

La sainte Face (1917)

La Roue (1919)

La Danse sur le Feu et l'Eau (1920)

Napoléon (1921)

 

 


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