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Un jour tandis que je feuilletais le Nouvel Observateur, une photographie et un nom retiennent mon attention. La photo en noir et blanc montre un visage impassible dont la particularité réside dans l'intensité du regard et dans l'émanation d'une remarquable passivité. Un être qui est sans être et qui se démarque seulement par le seul fait d'un chapeau posé sur sa tête et d'une curieuse moustache.

 

Le couvre chef adhére pleinement au visage et les ombres qu'il projete semblent parfaitement à leur aise et s'intégrent tout à fait sur la surface lisse et blanche de la peau. Ce portrait nous renvoyait un visage uniquement composé d'ombre et de lumière. Le nom ensuite a semblé expliquer tout cela : PESSOA. Personne ou plus précisément Masque. J'ai pris la page, l'ai arrachée de son support et l'ai serrée dans mon porte document sans intention particulière. Or, voilà que quelques longs mois plus tard, ce même nom me revient accompagné d'un titre énigmatique : Le Livre de l'Intranquillité. C'est lui, l'homme au couvre chef (de la même manière que j'avais d'ailleurs découvert René Char sur les photographies), Pessoa en personne que je retrouve ainsi, pour toujours.

Depuis je n'en finis pas d'avoir affaire à lui. Je me suis plongée dans mes archives où sa photo et son nom avaient été collationnés et me suis réjoui de cette bienheureuse occurrence. Je l'ai donc lu, comme on lit rarement ou du moins comme on peut lire la rareté, à la fois avec précaution et concupiscence. J'ai lu ces mots qui m'ont traversée, comme une vie traverse la vie à vivre. Je suis partie et n'en reviens pas. Le lire, c'est s'exposer au grand air intérieur, à un cosmos bigarré qui s'entortille autour d'un néant vide et plein à la fois. Comme un doigt trouble en arabesques une eau fluide, ce qu'il écrit le rétablit au cœur d'un élément éthéré qui réussit à peine à l'envelopper. Il part en cercles de plus en plus larges comme dans le poème de Yeats, The second coming. Ses lignes le titillent, le ravivent à la façon que décrit Cocteau dans la difficulté d'être " C'est donc le verbe qui dure, par une présence qu'il renferme, par une chair qu'il perpétue". De plus, il y a cette lenteur qui maintient tout et cette extrême clairvoyance de soi qui jaillit en chacun des mots. La vie est bien là qui flamboie dès que s'ouvre le livre, par delà la solitude qu'il renferme paradoxalement. Ce livre annonce l'amorce d'une apostasie jouissive où n'être rien repose et régénère dans la plus totale intranquillité. Ce besoin d'être seul, de poser à terre les valises, et de permettre au corps de vivre sa vie, à sa façon sans aucun "Apollon, aucune Athéna, pour illuminer son âme" (p.63). C'est sans doute pourquoi ses photographies nous le montrent dans la rue parmi des anonymes à déambuler incognito, seul, en commis voyageur.

 

Quoi qu'il en soit, il est terriblement doux de se laisser aller à le lire, à s'attarder longuement sur ces petits traits noirs qui courent le long des pages de ce livre exceptionnel. On glisse sur le livre comme on glisse sur un pan d'un mur. Et on éprouve une foule de sensations, à recueillir par exemple dans le détail une lumière qui introduit d'ailleurs presque chaque paragraphe. Lumière diffuse, déformée par le prisme de la réalité à laquelle elle se heurte et qui la fragmente, la propage dans ce mouvement infini et immobile que Pessoa intercepte et transpose superbement. L'atmosphère sans être tendue est nonchalante et chronique ; le temps s'échappe de sa propre incarnation. Pessoa se montre dans son clair-obscur et tente de nous l'expliquer. J'essaie comme il le recommande lui-même, de ne pas le traiter à la façon d'une effigie, cherchant à le comprendre avant tout, dans ce qu'il dit de lui au travers de ses doublures, et de sa doublure (l'écriture). Ce n'est parfois pas simple, tant sa texture part en torsades autour de ce néant qu'il pressent et anticipe autour de lui ; de ce rire qui ne résonne pas et qui ne se déploie pas hors de lui. Parfois en certains endroits, il me rappelle Rilke : cette remarque par exemple :

 

Engel (sagt man) uripten oft nicht, ob sie unter

Leben den gehn oder Toten - Die ewige strömung

Reipt durch beide Bereiche alle alter

Immer mit sich und übertont sie in beiden

 

Les anges (dit-on) souvent ne savent

s'ils passent parmi les vivants ou des morts

Le courant de l'éternité à travers les deux règnes

Entraîne tous les âges - avec soi toujours

et les confond chacun

 

Ou encore dans Les carnets de Malte Laurids Brigge, avec cet apprentissage de la voyance "J'apprends à voir...". Pessoa, lui passe, devient arbre, ciel, nuage, miroir, l'univers se reflète en ce qui a dans sa tête et en ce qu'il est. Ne regarde-t-il pas le monde depuis sa chambre, son bureau, derrière une vitre, où vient jouer le soleil au petit matin ?

 

Ecran froid, à l'émotion ironique : "Il y a en moi une extase de voir intime et postiche". Tout l'atteint sans l'atteindre : "Je n'ai jamais aimé personne " écrit-il. A défaut de s'aimer, il s'abîme alors (pour cause de répulsion) dans la contemplation du monde et dans le monde lui-même, qu'il soit réel ou fictif. A défaut de se circonscrire, il cultive le don de la captation, de la capture des choses et des êtres jusqu'à en voir leur anéantissement : "vivre, c'est être un autre". Sa lucidité le brûle et l'endort.

Une sorte d'endormissement semble en effet s'emparer de chacun de ses mots et chaque réveil paraît l'angoisser terriblement. Se connaître et se reconnaître le pousse vers une petite mort, un sommeil persistant qu'on retrouve régulièrement dans ses lignes : "Ce n'a été qu'un instant, et je me suis vu. Ensuite je ne saurais pas même dire ce que j'ai été. Finalement j'ai sommeil, car, je ne sais pourquoi, il me semble que le sens de tout cela, c'est de dormir", comme Shiva. Le rêve le sauve et lui permet de se situer entre ses abîmes et ses passerelles qui le cernent et le fuient: "Je suis un rêveur exclusivement" s'excuse-t-il. Par ailleurs, il saisit l'immobile et le mobile, comme Bernardo Soares déconcerté par la découverte d'une vaste clarté du monde au tréfonds de son âme. "Un jour, peut-être on comprendra que j'ai accompli comme nul autre mon devoir de naissance". Je ne vois pas meilleur adage que celui-ci pour motiver le sens de la vie. Il complète à sa façon, la question relative au talent et son usage des Ecritures Saintes : "Qu'as tu-fais de ton talent ?". Plus loin, Pessoa précise sa pensée : " Je considère la vie comme une auberge où je dois séjourner, jusqu'à l'arrivée de la diligence de l'abîme. Je ne sais pas où elle me conduira, car je ne sais rien"(.....) " Je veux être celui que j'ai voulu être et que je ne suis pas. Si je cédais, je me détruirais. Je veux être une œuvre d'art, dans mon âme tout au moins, puisque je ne peux l'être dans mon corps." (p.111).

En fin de compte son salut réside en une entreprise qui l'occupe physiquement et mentalement, dans cet effort qui consiste à s'écrire et à se décrire au travers d'hétéronymes. Il le déclare volontiers lui-même : "Je suis, en grande partie, la prose même que j'écris". Et, lorsqu'il écrit, c'est pour lui une manière de se rendre "visite solennellement". D'où en effet le soin qu'on retrouve en chacune de ses compositions qu'elles soient versifiées ou en prose. Quelque soit le style adopté, la langue surplombe toutes les contradictions qu'elle loge et modèle une forme qui peut rappeler l'art antique grec : une sorte "d'identité des contraires" dirait Elie Faure.

 

L'ensemble de ses oeuvres est disponible aux éditions Christian Bourgeois. L'ouvrage le plus étonnant à lire est le livre de l'intranquillité, maintenant disponible en un seul volume. Il a aussi composé de très beaux textes poétiques (en vers et en prose), de nombreux essais sur l'art, l'esthétique, la politique, il a même écris un Faust !

Robert Bréchon lui a consacré une belle biographie :

Etrange étranger; une biographie de Fernando Pessoa.

ed. Christian Bourgeois

 

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