Influencer Ash et sheriff

INTRODUCTION

1/ Comment nait une norme ?

2/ Comment nait la conformité ?

3/ Comment on se normalise ?

4/ Comment on se conforme ?

CONCLUSION




INTRODUCTION

Comment se conçoivent nos champs normatifs et pourquoi nous y conformons-nous ?

Comment nait notre cadre de référence ? Sur quelles bases se fonde- t-il ?

Deux pshychologues sociaux ont réussi à démonter le processus de conception de la normalisation et de la conformité. Ils ont dégagé les conditions nécessaires à l'observation des phénomènes d'influence. Ceux ci surgissent à propos :

- de tâches réalisées en groupe,
- d'appréciation collective d'un objet précis ou imprécis,
- d'un stimulus extérieur inconnu.

Il s'agit en fin de compte de mettre en relation un effet et sa cause dans le but d'observer la manière dont les individus expriment et font leur une opinion qui leur vient du dehors.

Deux chercheurs ont ciblé leurs études sur ces deux aspects : cognition et lien de causalité.

Il s'agit de ASCH (1952) et de SHERIF (1935) qui ont opéré un véritable tournant dans l'étude de ce phénomène, se détachant des vues classiques : Sherif "contre" Allport qui réduisait le groupe à la somme de ses membres; et Asch "contre" le behaviorisme. Tous deux gestaltistes ont cherché à montrer que l'influence caractérisée par un changement d'opinion orienté correspondait à une restructuration cognitive.

Pour cela l'un et l'autre ont pratiquement travaillé sur une même variable indépendante : la nature du stimulus et ont néanmoins obtenu des variables dépendantes différentes. Pour Sherif, le comportement final, résultat de cette manipulation est la convergence des jugements individuels (effet de normalisation),

Pour Asch, c'est la conformité. Comment ont-il fait ?

1/ COMMENT NAIT UNE NORME SOCIALE ?

L'expérience réalisée par Sherif

L'objectif de cette expérience était de montrer que lorsque les individus se trouvent en présence d'un stimulus ambigu, leurs réponses ne varient pas au hasard, mais se structurent d'abord individuellement et ensuite collectivement.

Le dispositif expérimental impliquait l'emploi de situations ambiguës où les réponses sont toutes équiprobables. C'est la raison pour laquelle Sherif s'est servi de l'effet autocinétique qui apparaît quand un stimulus visuel est dépourvu de cadre de référence : il suffit pour cela de placer dans l'obscurité totale une source lumineuse, l'effet est immédiat, elle semble se mouvoir de façon plus ou moins ordonnée dans différentes directions.

Ainsi Sherif confronte ses sujets à une illusion d'optique.

La procédure expérimentale comprend deux conditions.le sujet est seul avec l'expérimentateur

le sujet est intégré au sein d'un groupe de deux façons :

il intègre le groupe après avoir subi isolément la même expérience. Ainsi on peut observer comment le sujet réagit en groupe après qu'il se soit fait un cadre de référence personnel.

le sujet appréhende l'illusion d'optique avec le groupe et refait ensuite l'expérience seul. Ceci permet de découvrir comment et sur quoi se fondent ses réactions et attitudes lorsqu'il se retrouve seul en face du même stimulus. Chaque sujet faisait plusieurs séries de 100 évaluations échelonnées sur plusieurs jours, et à chaque fois avec la consigne d'exprimer oralement la distance parcourue par la source lumineuse.

Quels furent les principaux résultats constatés ?Lorsque le sujet appréhende l'effet seul, les résultats montèrent qu'en l'absence de base de comparaison, l'individu établit de manière subjective, un écart de variation et un point de référence (ou norme) à l'intérieur de cet écart qui lui est propre.

Lorsque le sujet affronte pour la première fois la situation en tant que membre d'un groupe, un écart de variation et une norme dans les limites de cet écart, sont établis collectivement. Ici rien de trop surprenant. Que se passe t-il dans le cas où l'individu ayant au préalable appréhendé seul le phénomène regagne ensuite un groupe en face du même phénomène dont chaque membre a comme lui au préalable établit sa propre norme ? Au début, il répond de la même manière qu'à la fin des essais individuels, mais les marges varient d'un sujet à l'autre, de sorte qu'à la fin, tous les sujets se situent dans une marge commune qui présente de faibles variations autour d'une même valeur (caractérisée par la distance de déplacement estimée). C'est le phénomène de normalisation qui fait que l'influence réciproque qui s'exerce au cours et au moyen de l'interaction pousse chaque membre du groupe à accepter des compromis dans leurs propres estimations pourtant personnellement validées.

2/ COMMENT NAIT LA CONFORMITE ?

S'il y a une expérience de psychologie soaciale que nous connaissons tous et celle de Milgram sur l'obéissance.
Pour mémoire ; un spécialiste en blouse blanche, vous convainc d'infliger des décharges électriques douloureuses à des gens envers qui vous n'avez pas l'ombre d'une agressivité,
que vous n'avez jamais vus, que vous ne voyez pas.
En réalité, le bouton enfoncé ne communique de choc à personne ; mais,- comme vous l'ignorez, vous n'en êtes pas
moins devenu un bourreau par conformité.

Nous avons à peine besoin de cet horrible test pour croire que la conformité fait le fond de la vie sociale. Depuis Tarde, les sociologues nous ont habitués à considérer qu'on nous impose
du dehors les modèles et les rôles, et que tout notre effort consiste à nous y plier.

Jusqu'où peut aller cette formidable pression à la conformité. Mais revenons à nos expériences.

l'expérience de Asch

Avec Asch nous obtenons un autre effet. A l'inverse de Sherif, le dispositif expérimental impliquait le recours à des situations claires ne comportant qu'une seule réponse juste et évidente possible.

L'astuce est de proposer aux sujets une tâche simple consistant à désigner parmi trois lignes de longueur différente, celle qui est égale à une ligne étalon. Les différences entre la ligne étalon et les autres lignes en présence sont en moyenne de 2,5 cm; ce qui est parfaitement discriminable.

Le groupe est composé de 8 personnes et à chaque essai, tous les sujets communiquent les uns après les autres et à voix haute leur réponse, selon un même ordre (en commençant par la gauche). Or pour contrôler le cadre de l'expérience Asch introduit au sein du groupe 7 compères de connivence avec l'expérimentateur qui ont reçu pour consigne de tous répondre de façon erronée à 12 essais identifiés par avance sur les 18 essais prévus. L'erreur pouvant être absolument aberrante : jusqu'à 5 cm !!! Ainsi la pression est directement dirigée sur l'estimation du seul sujet "naïf" de l'expérience.

Comment ce dernier va réagir ?

Tous les résultats montrent que le tiers des réponses du sujet naïf sont erronées et s'alignent sur les réponses communiquées par le groupe ! C'est à dire qu'à l'évidence le sujet naïf a communiqué des réponses qu'il savait fausses. Il s'est conformé au groupe dont il était devenu marginal ceci afin d'éviter l'isolement.

3/ COMMENT ON SE NORMALISE ?

L'expérience de Sherif a trait à l'influence et démontre que les réponses des individus ne doivent rien au hasard mais se structurent. Ainsi en l'absence de cadre de référence, l'individu se dote d'un cadre de référence subjectif qui apparaît au fil de l'expérience, et qui se stabilise. C'est ce qui se produit quand le sujet est seul.

En groupe, et en présence et en face d'une situation incertaine, privée de critères objectifs et purement fondée sur une illusion (le point lumineux est fixe), le sujet ne paraît ne pouvoir s'appuyer que sur les avis des autres. C'est-à-dire qu'il ne semble avoir qu'un seul recours : élaborer une vérité collective, testée, expérimentée et validée ensemble pour ensuite s'y référer et s'y tenir. Toutes les réponses convergent vers un écart de variation commun. Il se forme donc un cadre commun en tant que produit du contact des individus entre eux. Ainsi une norme naît en qualité de mode d'appréhension du monde, avec pour référent de la réalité, l'opinion collective.

Cette situation n'est pas vécue comme une contrainte : ici chacun travaille pour lui même et le sujet n'a pas d'à priori par rapport à cette situation inconnue, de plus toute réponse comporte une marge d'erreur. Aussi, dans la mesure où l'objet ne présente pas un intérêt crucial, le sujet s'appuie sur le seul contexte social dont il dispose : les estimations des autres, pour établir un code commun.

Cependant, les résultats attestent d'une convergence notable, essai après essai, des estimations vers un jugement commun proche de la moyenne des jugements individuels (averaging), comme si les estimations "marginales" c'est-à-dire éloignées de l'écart de variation moyen étaient délibérément écartées. Ainsi l'ensemble des sujet renoncerait à elles pour trouver avec ses partenaires une entente, une vision commune et partagée de la situation. Ce qui signifie qu'on se trouve en présence d'un compromis où les différences individuelles sont réglées par une attitude moyenne, un statu quo. Or paradoxalement, dans cette expérience, ce qui surprend, c'est que rien oblige le sujet à s'accorder ainsi aux autres.

Indépendamment de ce contact, il n'y a pas de liens particuliers entre les sujets, il s'agit d'un agrégat d'individus sans que, rien d'autre ne coexiste entre eux que le cadre d'une tâche. Ils n'essaient donc pas de s'influencer les uns les autres et n'ont pas d'intérêt particulier à ce que les réponses aillent dans un sens ou dans l'autre, à ce qu'un sujet réponde dans un sens particulier.

Or chaque individu influence par son estimation et se trouve influencé par l'estimation des autres : l'influence est d'autant plus nette que les réponses individuelles étaient stabilisées auparavant. Le groupe devient donc un choeur de voix.

L'influence est réciproque et suscite des changements individuels probants sans que la situation soit ressentie par chacun des sujets comme un conflit. Ceci est un point remarquable. En effet, si l'objet qu'on demande d'apprécier est ambigu, la diversité des réponses formulées devrait être naturelle, normale et donc tolérée, sans compter que dans le cadre de cette expérience, il n'est nullement question de mettre en cause les aptitudes sensorielle des sujets. L'erreur est permise : au début de l'expérience, la consigne est claire, il est demandé aux sujets "d'essayer de rendre leurs évaluations aussi exactes que possible". En cela, l'incertitude est légitimée. L'incertitude sert de prétexte et ne conditionne pas la suite de l'expérience (l'incertitude n'engendre pas d'incertitudes dans le groupe). De plus, l'ambiguïté du stimulus résulte plus des conditions de présentation, aux opérations psychologiques requises qu'aux caractéristiques physiques du stimulus. Ainsi, le phénomène de normalisation ne semble pas principalement lié à un besoin de certitude, mais au fait que la situation est identique pour tous et qu'en tant que telle elle doit être vécue par tous de manière identique ! Cette normalisation résulte de facteurs internes au groupe, et provient du contact et de la durée de ce contact des individus entre eux qui fait qu'une norme émerge par négociation tacite entre sujets en situation identique, où aucun n'a de réel pouvoir sur l'autre. Le conflit n'a pas lieu, ou ne s'exprime pas ouvertement, même si des signes distincts d'anxiété se manifestent, notamment chez les sujets ayant d'abord établi des normes individuelles.

Pourquoi le conflit n'éclate pas ? il est évité parce que la situation à laquelle sont soumis les participants est nouvelle. Avant cette expérience, il n'y a pas eu pour quiconque une appréhension préalable sociale du phénomène : le seul trait commun est la mesure utilisée pour estimer la distance, outre cela, il n'existe pas de répertoire préalable, de cadre de référence préalable, d'abord individuel pour ceux qui participèrent aux expériences individuelles pour la première fois.

Ainsi, mis en groupe et découvrant leurs divergences d'opinion, chaque sujet évite les situations dans lesquelles il faudrait opérer des choix; d'autant plus qu'il sait qu'aucun sujet sait. Ce qui force à essayer de découvrir davantage ce qui est raisonnable plutôt que de tenter de découvrir absolument ce qui est vrai. En définitive, c'est la perspective d'un conflit générateur de désordre qui induit au compromis. Le conflit est comme larvé : ce qui le ferait éclater serait la diversité des estimations qui en est son indicateur imminent. Ainsi le sujet opère sur cet indicateur de conflit potentiel en recourant au compromis. Toutes les réponses sont englobées et convergent vers une valeur standard qui satisfait sans trop de dommages tous les sujets.

C'est ce que l'on note ici (cf l'effet "entonnoir"), à la fin des essais, dans les deux situations (l'individu seul et le groupe), les estimations de tous les sujets se situent dans une même marge commune située entre les marges individuelles précédemment établies. Or on remarque que non seulement la norme est établie, mais qu'elle est par la suite incorporée pour l'individu, devenant acquise définitivement.

En effet, la norme collective est intériorisée par les sujets : s'ils sont testés ensuite individuellement, ils reprendront à leur et pour leur propre compte la norme du groupe (cela trouverait une justification théorique auprès du phénomène de dissonance cognitive par exemple). Ainsi le compromis consisterait en une méthode et une finalité permettant au groupe d'exercer sur lui même un contrôle et d'éviter par la même occasion un éventuel désordre, c'est-à-dire un conflit.

Sans doute parvenons nous ici à un point important qui rend possible une éventuelle comparaison avec l'expérience de Asch. En ce sens que la question du conflit constitue pour ces deux expériences un détonateur, une données clef décisive d'où s'ébauchent les différences et les convergences, plus largement la place de l'individu dans un groupe.

4/ COMMENT ON SE CONFORME ?

L'expérience de S. Asch et le paradigme qui en découle mettent en scène un cas extrême de conformité. Son hypothèse de départ était que, même dans les cas extrêmes, l'individu mis en présence d'un phénomène structuré, univoque, pouvait se dégager des pressions du groupe. L'expérience a consisté à soumettre un individu à la pression d'un groupe donnant unanimement une même réponse, si possible fausse alors que le sujet sait pertinemment qu'ils ont tous tort !

Dans l'expérience de Sherif l'influence est réciproque, tandis que dans celle de Asch, elle est uniquement unilatérale (il s'agit cependant d'une influence no-réciproque, par construction, mais les sujets naïfs l'ignorent).

La variable introduite est l'existence d'une majorité quantitative unanime de 7 sujets qui fait qu'un seul individu se trouve subitement en opposition avec un groupe entier par rapport à une situation claire et de surcroît semblable pour tous. Cette caractéristique est essentielle, elle introduit au sein du groupe, des données que ne possède pas celui de Sherif. En effet, à partir du troisième essai, face à une réalité physique commune, le groupe se scinde en deux.

Il y a d'une part ceux qui unanimement, sans l'ombre d'une hésitation donnent une réponse fausse et enfin celui qui se fie à sa propre perception qu'il sait parfaitement bonne.

C'est-à-dire que soudain il se trouve confronté à une perception commune pour le groupe qu'on lui oppose, qui est inconnue de lui : les informations qu'il entend en provenance des autres sujets contredisent de manière cohésive ses propres capacités de perception qui jusqu'à cet instant précis n'avaient jamais démérité. Or qu'est ce que cela signifie ?

Globalement pour chaque individu, la situation n'est pas nouvelle, il y a eu pour tous les sujets une appréhension sociale de ce genre de phénomène. Tout le monde a en effet éprouvé sa capacité à apprécier une longueur par rapport à d'autres. Le cadre de référence commun existe au départ dans cette situation (Asch), cependant qu'elle n'existait pas dans celle de Sherif.

Néanmoins pour le malheureux sujet naïf ce cadre de référence commun d'application facile est récusé à partir du troisième essai. Par rapport à cette norme plus qu'éprouvée, la majorité (les compères) se positionne en qualité de déviant (l'erreur remplace la vérité). Il s'opère alors un renversement de perspective. Ce n'est plus trop la nature du stimulus qui rend compte du phénomène d'influence, mais le désaccord fondamental entre deux perceptions susceptibles de générer un conflit.

Dans ce cas précisément, il ne peut y avoir vis à vis du stimulus deux réponses possibles, étant donné qu'il n'y a qu'une seule réponse juste autour de laquelle l'accord de tous peut se faire : la diversité n'est pas légitime, c'est-à-dire que le sujet naïf se trouve en présence d'un conflit qui le concerne seul ! Il est le déviant personnifié. Ce qui lui est insupportable (son implication est totale et non partagée avec les autres comme dans Sherif). C'est pourquoi comme l'explique Asch, il refuse d'abord d'admettre le conflit à titre de possibilité réelle, en cherchant une explication plus simple, en espérant que les premiers désaccords sont accidentels et que les autres sujets vont réagir et rétablir la vérité. Or les sujets suivants confirment sans ciller les aberrations exprimées ! Le sujet est dans le vif du conflit et non pas à ses abords comme pour Sherif et cette situation lui procure une tension fortement désagréable. Pire, il est le conflit. Il ne peut éviter les situations dans lesquelles il faut opérer un choix : il se trouve au contraire en présence d'un choix à faire : se conformer ou ne pas se conformer. Il n'y a pas de négociation possible. Il ne s'agit pas d'éviter le conflit mais d'éviter son aggravation (une perte de confiance en soi).

La position de l'individu pris dans le conflit est importante car dans l'expérience de Asch elle est plus accusée qu'elle ne l'est chez Sherif et cela à deux titres.D'abord, une différence de jugement faible peut sembler invisible par rapport à un objet ambigu. Aussi toute estimation qui s'écarte de la moyenne des jugements individuels n'est pas systématiquement marquée du sceau de la déviance. Or par rapport à un objet non ambigu tout jugement qui se démarque de la norme existante témoigne d'une déviance évidente.

Ensuite, l'inégalité d'une ligne est une norme maintes et maintes fois renforcée socialement. Ainsi, par cette expérience l'individu se trouve confronté à deux normes : celle qui émerge dans la situation d'interaction sociale et celle contraignante et sanctionnée qui caractérise un groupe et une société donnée : c'est-à-dire celle à laquelle est nettement et assurément attachée la majorité (les compères jouent donc le rôle de référents sociaux par rapport à elle) et celle acquise au travers de l'éducation. Or un des objectifs de l'expérience de Asch n'est-il pas d'amener à une conversion normative? C'est-à-dire de rendre la norme "majoritaire" sociale et contraignante ? ce qui vaut également dans une certaine mesure pour Sherif à la différence que nous ne sommes pas en présence d'une conversion, mais de quelque chose de moins fort : un effet de normalisation.

Cette question peut trouver une réponse affirmative si on consulte les résultats :

Dans la série des 7 évaluations incorrectes, environ un sujet sur quatre s'est conformé au groupe en donnant une réponse erronée : 33,2 % des réponses marquaient une soumission à l'avis de la majorité.

Néanmoins, on peut nuancer cette tendance. En effet, les entretiens effectués à l'issue de l'expérience, révèlent que les sujets qui se sont conformés à l'avis général conservent en privé leur opinion. Il leur importent donc plus de paraître que de changer de conviction. Ainsi, il n'y a pas à l'évidence intégration profonde d'un nouveau code, mais adoption circonstancielle d'un comportement donné. Le conflit est présent et sa résolution est étroite : suivre la majorité ou ne pas la suivre !. Quelque soit le choix : la situation est traumatisante. Une forme de négociation de nature intraindividuelle s'élabore. Car si en apparence le conflit est élucidé, ou en cours d'élucidation, en soi, il est encore fortement présent et ne trouve une résolution qu'au travers de différents types de processus psychologiques et intellectuels qui participent à la préservation de l'univers cognitif des individus. (Cf. les différentes distorsions perspectives qu'ils reconnaissent avoir subies); comme si cette situation déclenchait une série d'activités cognitives de mise en relation des réponses communiquées avec la perception personnelle et le stimulus lui-même.

Ce qui signifie que les sujets ont pleinement conscience de ce qu'ils font, cependant en se conformant ils parviennent à rompre leur isolement social (leur peur d'être marginal) face à une pression constante, consistant à donner une réponse fausse avec la même force que si elle était vraie.

Cela se vérifie dans les variantes de l'expérience; il suffit qu'un seul compère se mette d'accord avec le sujet naïf pour que celui-ci se sentant soutenu cesse de se conformer au jugement extravagant des autres.

Pour ceux qui sont restés indépendants, ne pas avoir cillé ne signifie pas pour autant avoir été épargné par la tentation de faire comme tous les autres. Le conflit est violemment ressenti et ils se sentent également vivement concernés, seulement ils évitent les désagréments que pourrait causer leur désaccord en adoptant une attitude consistante : ils ne dévient pas de ce qu'ils voient quitte à se démarquer du groupe (ce faisant ils suppriment une source qu'ils tiennent pour non-valide, rejettent par conséquent la réponse sociale et tiennent pour impossible la résolution du conflit). Ceci est intéressant et dénote une motivation que nous ne trouvons pas chez Sherif. En effet, à travers le désir de se conformer, motivé par le désir de ne pas différer d'autrui, on semble distinguer quelques attentes par rapport au groupe. Celles pas exemple qui ont trait à la récompense ou bien l'évitement de la punition. De telles sanctions positives seraient en ce qui concerne cette expérience de ne pas être déviant par rapport à la nouvelle norme unanimement prononcée et donc de plaire. Ce qui signifie que les résultats obtenus par Asch dénotent un comportement de complaisance (et à ce titre, il est naturel que l'accord privé diffère de celui public) : les sujets adoptent les mauvaises réponses afin de rester dans la bonne grâce du groupe, de ne pas entrer en conflit avec lui.

Chez Sherif, les effets diffèrent. Le nivellement des attitudes tend à résoudre un conflit sur le point d'émerger mais ne contient pas pareilles attentes ; la norme qui en surgit représente quelque chose de partagé, au point d'être intériorisé par le sujet ensuite (ici la réponse sociale n'est pas rejetée). Sherif rompt ainsi avec les classiques qui maintenaient une dichotomie entre la psychologie individuelle et la psychologie sociale et restreignaient l'émergence des normes aux seules situations de groupe.

Or Asch paraît maintenir cette dichotomie, en séparant l'accord public de l'accord privé.

Chez Sherif, les normes collectives résultent du processus d'interaction alors que chez Asch, son expérience semble davantage se rapporter aux situations individuelles qu'à l'existence d'un processus d'interaction qui est dans ce cas, plus une donnée qu'un résultat.

CONCLUSION

Dans les deux expériences, le consensus établi témoigne de cette impossibilité à diverger. Il n'est pourtant pas demandé aux individus de s'associer, d'agir de concert : il s'agit d'un agrégat d'individus mis ensemble dans une situation donnée. Et cette coprésence et l'échange d'informations qui en résulte modèrent chez Sherif les jugements individuels pour les faire converger vers le compromis, tandis que chez Asch, ils tendent à conformer le sujet en paroles.

En définitive, un lien très fort unit ces deux expériences. Elles paraissent en effet répondre aux questions suivantes :comment s'établit une norme ? (Sherif)

à quoi tient la force d'une norme ? (Asch) De sorte que l'on soit presque en présence d'un continuum expérimental : l'expérience de Asch devenant une mise à l'épreuve de celle de Sherif, par l'introduction d'une dimension culturelle nouvelle face à celle qui subit au préalable un renforcement social positif, que Sherif rend compte d'une certaine manière.

Et pour chacune des deux approches l'enjeu majeur est le conflit qui conditionne les relations des personnes entre eux par rapport à un objet, c'est-à-dire, la relation du sujet par rapport à un objet devenu social ou en passe de le devenir.

Ainsi le conflit n'a pas par exemple chez Asch de lien particulier avec le nombre de compères : car si on varie le nombre de personnes qui contredisent le sujet, on n'obtient pas un accroissement de l'influence. Il a manifestement davantage de liens avec les variables internes au groupe : norme, unanimité, consistance.

Ces conclusions sont intéressantes à connaître pour qui s'engage dans une démarche qualité...

Cependant, ouf il existe une parade laborieusement élucidée par Serge Moscovic dans son livre sur les "minorités actives". Contre toute attente Serge Moscovi démonte chacun des procédés et expériences de mêmes types et conclue que la conformité ne triomphe à coup sûr de la marginalité que la majorité n'a pas toujours raison, qu'une communauté peut changer de sentiments et de leader, que l'homme
isolé peut créer l'événement.

Serge Moscovici énumère les conditions précises qui font qu'une minorité, un individu isolé peut gagner en puissance et devenir une formidable riposte contre toute pression. .
Pour s'imposer,l'individu en question doit ouvertement accepter le conflit et s'attribuer une image sociale bien visible, qui la fasse reconnaître de tous et de loin.

Il faut encore que les minoritaires ne se pensent pas eux-mêmes comme des déviants.

Qui se reconnaît déviant avoue implicitement avoir intériorisé les valeurs majoritaires, accepté le terrain et les armes de l'adversaire. Aussi les déviants sont-ils toujours vaincus.

Il s'agit pour les déviants de gagner en obstination pour en faire des minoritaires actifs, prompts à changer le cours des choses.