Retour coups de coeur / Izo / Izoland

En 1997, je redécouvre Rilke (entrevu dix ans plus tôt) relisant coup sur coup sa correspondance avec Lou Andrea Salomé et ses journaux de Jeunesse. Témoigner des qualités qui transparaissent en chacun des mots adressés à Lou sa bien aimée est une bien belle aventure tellement cet échange de lettres est riche, de cette richesse qu'apportent l'amour et l'attention infinie entre deux êtres d'exception. L'envolée est impressionnante, exacerbée jusqu'à cette lettre du 26 février 1901 qui définit tout et tranquillise passagèrement les deux correspondants, dont Lou Andrea Salomé. Rilke prend désormais le soin de saluer le mari de Lou et s'enquiert amicalement d'elle.

Quoi qu'il dise, Rilke s'exprime merveilleusement : sur lui, sur tout ce qui l'entoure comme ses longues promenades qu'il fait nus pieds (comme la Comtesse aux pieds-nus dont il emprunte une certaine réalité : le rattachement à la terre). Il ne cesse de se sonder en toute intelligence, se sentant " retourné et labouré jusque dans ses profondeurs", demeurant "comme un ciel ouvert", à sentir "quand le grand geste du semeur est passé sur lui, la chute du grain dans son coeur mis à nu". A féconder donc dans la douleur et s'étourdir de cette exaltation qui l'épuise, le plonge dans les méandres de la création où il préférerait ne pas se perdre. Lou , attirée, se défend contre lui "pour qu'il parte, parte tout-à-fait, je serai capable d'un geste brutal". Tandis que Rilke, peine et s'effraie de se sentir plus débutant que jamais dans cette vie à vivre (il a 26 ans).

Un jour, il découvre son semblable au nom de Baudelaire pour lequel il pressent une communion étrange. Lou lui confirme qu'il est en fait "le poète de tous ceux qui sont fatigués et chargés", à tirer des angoisses présentes une expression qui soit unifiante. Il n'est d'ailleurs pas sans ignorer ce mécanisme : cette transformation impatiente qui le déchire et l'unit à chercher et trouver enfin la force nécessaire pour ouvrir un livre, travailler, vivre enfin. Faire qu'un livre à ouvrir ne soit à l'image d'un supplice l' obligeant à pousser contre vents et marées des portes d'une lourdeur sans nom (p. 73). Puis il rencontre et découvre Rodin qui le charme littéralement au point où il espère sur son propre compte: "Je ne cesse de me diviser et de me perdre en ruisselets quand je voudrais n'avoir qu'un lit et grandir". Il ajoute :"N'est-ce pas, nous devons nous rassembler et gronder" (Nietzsche n'est pas trop loin). Quoi qu'il en soit, Rodin le maintient et le tient en surface de lui-même : "Il est l'un des vivants majeurs, un signe qui dépasse son époque, un exemple exceptionnel, un miracle de loin visible - et pourtant ce n'est qu'un vieil homme, indiciblement seul, seul au sein d'une grande vieillesse". Il s'astrient au travail (comme naguère Baudelaire) à chercher quand même, à associer l'art de la vie, mais il ne sait vivre : "Je n'ai pas l'usage de la vie et c'est pourquoi comme un arrêt, un retard, une sorte de grande perte, un peu comme ces cauchemars où l'on n'arrête pas de finir de s'habiller ", il ressent une impression angoissante et amère lorsqu'elle se resserre autour de lui. Or l'art est difficile. Il voyage alors. Rome en 1903; à varier de paysages qui ne l'atteignent pas et à chercher parmi tous ces déplacements le sentiment véritable de l'être. "Mon combat, Lou et mon risque consistent en ceci que je puis devenir réel". Cela le ramène chez cet autre voyageur immobile, celui-là qui s'abandonne à l'angoisse de l'absence et se penche lucidement et intranquillement sur cette conscience extérieure de lui-même, en l'occurrence Pessoa.

En 1904 cette préoccupation l'oppresse encore. Puis deux pages plus loin..."être là , non seulement selon une sensibilité, mais selon un savoir inlassablement". Un savoir qui soit certain et sur lequel il puisse accessoirement s'appuyer: lui, le non existant. Il projette- mais ne se projette pas (de suivre des cours à l'Université, d'apprendre le danois, d'écrire une monographie sur Léonard de Vinci, sur Carpaccio...). En vain. Et Lou reste là, à incarner ce savoir indéfectible. Il continue à se mentir ou à se persuader : "j'ai enfourché désormais ce vouloir, je m'accroche à sa crinière (sans avoir pour autant l'allure d'un cavalier)". L'année 1905 voit l'élaboration du Livre d'heures, la rencontre avec Verhaeren qu'il estime beaucoup, puis les retrouvailles avec Lou à Göttingen. En 1908-1909, il compose son Carnet de Malte laurids qu'il achève difficilement : parce qu'il faut s'en séparer "peux-tu" explique-t-il à Lou " comprendre qu'après ce livre, je me suis fait l'effet d'un survivant, livré au désarroi le plus profond, désoeuvré, incapable d'oeuvrer jamais plus ?, plus j'approchais de la fin, plus fortement j'éprouvais que ce serait une coupure indescriptible". Le soutien psychanalytique que lui suggère Lou lui paraît trop radical pour lui. Il lui préfère son désordre (qui augure un ordre au sens Cocteau du terme). Peu importe, il lit le Coran et se met à étudier l'Arabe. Ce qui le détourne passagèrement de lui-même et de sa difficulté d'être. Il songe même quelques semaines, en approchant la fin de Malte, se faire médecin ( à la manière qu'explique Philip Roth dans son livre Ackerman enchaîné).

La vie revient peu à peu au point que maintenant dans toutes ses lectures il est comme "quelqu'un qui se met à manger avec plaisir ", mais "à mesure que le fond de l'assiette apparaît, s'effraie de trouver sa vaisselle si grossière, si abîmée" qu'il sombre dans l'inquiétude. Son univers le mine tandis que le monde l'indiffère. Et survint un ange (p. 257). Lou : " J'ai eu des échanges quotidiens avec ton ange et il m'a beaucoup appris sur ce qu'avec toi tu réussis à en avoir de ton coté, même dans les moments difficiles". Lui et son ange voyagent alors : Venise, Espagne, Madrid, Paris, Allemagne, renoue de nombreux contacts (Gide, Rolland, la Comtesse de Noailles, Werfel), traduit quelques poèmes, ceux de Michel Ange, Barret-Browning (les sonnets) et aborde dans cet esprit l'année 1914 qui se scinde en deux parties spécifiques. La première qui lui procure un semblant de bien être: à la manière du passage des deux secrets qu'il révèle et qui confronte l'amour du dedans et le secret à l'égard du dehors. En mars 1914, il rencontre Zweig qui le mentionne dans son journal (P. 60-61). Ils s'apprécient mutuellement, déjeunent ensemble. Rilke lui envoie le manuscrit de Cornette accompagné de paroles "affectueuses". Pourtant la trêve est brève. Une lettre en date du 08 Juin 1914 nous renseigne sur son état psychique qui se dégrade, le déroute, le trouble. Il sonde et analyse son mal, parvient à en identifier les premiers signes précurseurs dans sa propre écriture: l'époque des S exubérants (Rilke écrivait en gothique). Lou, bienveillante lui répond merveilleusement : "un obstacle mince et massif te sépare de la vie et la contre, toute parole est stupide, absurde, impuissante". En réponse à son mal être, Rilke compose son Wending (le tournant). Il poursuit néanmoins dans cette illusion métaphorique - par l'usage des mêmes comparaisons : "Je suis comme la petite anémone, elle s'ouvrait si largement le jour que, la nuit, elle ne pouvait plus se refermer. C'était effrayant de la voir dans le pré obscur, grande ouverte, continuant d'accueillir dans son calice frénétiquement béant, avec ce surcroît de nuit au dessus d'elle, qui ne pouvait devenir toute chose. Et à coté, ses sages soeurs, chacune refermée sur sa petite mesure de superflu." Son corps se joint à ces souffrances, écartelé de l'intérieur, à l'intérieur, de l'extérieur, à l'extérieur. Sans compter sur le partage du dedans et du dehors ! Pâle représentation d'un monde aux portes de la désastreuse première guerre mondiale qui transparaît très faiblement dans ses lettres. Lou répond à chaque fois de manière chaleureuse en offrant son épaule et en recueillant les propos de son ami meurtri "comme quelqu'un à qui l'on tend une branche d'arbre fruitier et qui porte à ses lèvres le fruit qu'il attendait depuis toujours pour unique nourriture." Un fruit "ample et profond" qui le nourrit et lui permet de créer à son tour.

C'est pendant un voyage en bateau, sur la Volga, que Lou décide de rompre sa liaison avec Rilke, au moment même où il est de nouveau assailli par une angoisse mortifère.

 

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