Découverte troublante, déconcertante. Tout
d'abord, un article paru dans le Nouvel Observateur "Thierry
Metz, la chute d'un manœuvre" daté de mai 1997 que
je lis et mets de coté sans intentions
précises (comme pour Pessoa). Trois ans plus tard,
entrant dans une librairie un petit livre m'appelle,
m'interpelle. Son titre est "Dialogue avec Suso", son auteur
: Thierry Metz, un nom que je reconnais et qui me revient
à l'esprit aussitôt. J'ai ouvert le petit livre
et là.....
Comme avec Pascal
De Duve, je me
suis brûlée en le lisant. Une combustion
à la fois brutale et légère avec des
mots simples, doux et durs.
Ce dialogue fut
inspiré à Thierry Metz par la lecture d'Henri
Suso, disciple de Maître Eckhart qui écrivit de
nombreux aphorismes recueillis dans "le plus haut abandon"
(Ed. Arfuyen, 1991).
Dans ce dialogue, le texte
de Suso est mis en vis à vis avec la réponse
que lui adresse Thierry Metz : "je viens vers toi, vers ta pensée,
parce qu'ici je me sens un. Je viens vers toi avec un
manque". En
dépit des différences qui sont les leurs :
Suso est un dominicain consacré au dedans, Metz, un
maçon confronté à la rudesse du dehors;
les deux correspondants s'entendent et dialoguent. Et quel
dialogue ! bref, pur, simple sur des sujets âpres,
difficiles qui concernent cette voie vers le dedans, en
direction de ce centre qui contient dieu. Thierry Metz
applique, aligne ses mots sur ceux de Suso qu'il nomme
Frère et qu'il interroge : "On dirait que tu traces un cercle autour de
toi, de nous. Vide ou plein ? ". Frères parce que soucieux de ce
cheminement vers qui veut, Frères parce que ce
mystère les empoigne au plus profond d'eux.
Thierry Metz est la main
qui trace, qui façonne des maisons, parce tel est son
métier explique-t-il et le chemin que lui recommande
Suso lui paraît inaccessible : il le rassure en lui
déclarant "Par une pauvreté que j'ignore j'y
parviendrai, pour l'instant je m'occupe des travaux
extérieurs. C'est là que je me garde, avec
patience, dans une retenue d'être et de
vivre".
Et moi, j'échoue
lamentablement dans cette tentative de dire que ce livre est
grand, puissant, que Thierry Metz tourne autour de Suso, de
ce Centre comme personne, en homme du métier, parce
qu'en prière quand il est sur un chantier à
construire des maisons, parce qu'en prière quand il
écrit. Aussi si le bon hasard vous met en
présence de ce petit livre léger et peu
encombrant (seulement 47 pages !) laissez vous tenter par ce
chant qu'on entend, ce souffle rare qu'on reçoit
sitôt ouvert.
Un moment il dit ceci :
"Chaque jour, en
caressant le loup, je lui donne la part la plus abondante de
ce que je suis. Je m'abandonne à sa faim. Je lui
donne un travail : s'attaquer au plus dur, à ne plus
ruser avec des moineaux".
Maintenant, juste quelques
mots encore sur Thierry Metz. Il est né le 10 Juin
1956, à Paris. Il n'a pas semblé avoir eu une
enfance facile, mais le monde de l'enfance et des enfants
était son monde. Aussi quand un des siens fut
fauché par une voiture, la vie n'eut plus de sens.
Interné à l'hôpital psychiatrique de
Cadillac, il écrivit encore quelques poèmes
qu'on peut lire dans le très beau "L'homme qui penche" (Opales / pleine Page) qui ouvert
au hasard nous confie ceci :
"Il n'y aurait que deux mots, deux mots pour se
déplacer : ici, qui accueille; là-bas, qui
raccompagne", ou
encore " Vivre (?)
est une approche que l'approche déplace ou
éloigne. Puis il y a cette recherche jour
après jour de ce qui s'est retiré qu'on ne
trouvera qu'après s'être soi-même
retiré".
Le
dernier recueil s'intitule "De l'un à l'autre" (Ed Jacques Brémond, 1996)
où il déclare ne savoir où aller qui
être. Celui qui se comparait à un "oiseau
constructeur" et qui aimait à contempler les arcs-en
ciel, à écouter le bruit de l'homme sur cette
terre se suicida à Bordeaux le 16 avril 1997 à
40 ans.
Thierry Metz laisse une oeuvre attachante, à lire pas
à pas, comme "le Journal d'un manœuvre" où chaque mot appelle au
silence, au recueillement à cette douce chaleur qu'il
nous tend fraternel et fraternellement.
Un site Remue.net consacre de belles lignes à
Thierry Metz :"Terre
avant les oiseaux, avant les étoiles " présentation par Jean-Gabriel
Cosculluela, avec une bibliographie complète. Dans ce même
site un très beau texte hommage "L'homme
taupe" écrit par Sylvie
Gracia écrivain et éditrice - Ce texte d'hommage à
Thierry Metz a été lu lors des Journées de Poésie de Rodez en mai
2001.
Thierry Metz a publié :
Sur la table
inventée (Jacques Brémond, prix Voronca
1988)
Dolmen, La demeure
phréatique (Cahiers Froissard, prix Froissard
1989)
Le Journal d'un manœuvre
(Gallimard, l'Arpenteur, 1990)
Entre l'eau et la feuille
(Arfuyen, 1991)
Lettres à la Bien
Aimée (Gallimard, l'Arpenteur, 1995)
Dans les branches (Opales,
1995)
Le drap
déplié (L'Arrière Pays, 1995)
De l'un à l'autre
(Jacques Brémond, 1996)
L'homme qui penche
(Opales, 1997)
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