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C'est cet été que j'ai retrouvé Tolstoï dont j'avais déjà apprécié ses nouvelles voilà dix ans, lisant coup sur coup Anna Karénine, Résurrection (1898) et La Guerre et la Paix. Et j'ai été heureuse de le lire maintenant, à cet âge un peu plus mûr qui me fait apprécier tout ce suc intérieur dont regorgent ces grands livres.

Pour grandement et presque honteusement schématiser (ce livre ne se réduit pas qu'à cela !), Anna Karénine (1877) mêle trois sortes d'amour: un amour qui serait "pur" (c'est-à-dire dans les règles), le second "impur" (entâché d'adultère), et le troisième à la fois pur et impur caractérisé par Darie et son époux, Stepane Arcadievitch Oblonski, frère d'Anna qui commet des écarts sur lesquels s'ouvre le roman et qui attend de sa soeur qu'il a invitée, une tentative de réconciliation auprès de sa femme. Le pur amour est incarné par le couple Constantin Lévine et Kitty Chtcherbatskaïa, l'impur par celui d'Anna (qui commet l'adultère) et le Comte Vronsky "ignorant de la vie de famille". Tout au long du récit, leur histoire alterne, se recoupe, s'éloigne, éloigne les personnages ou les rapproche. Chacun des protagonistes maîtrisant ou subissant une situation qui survient, parfois promptement et fatalement : comme pour Anna et le comte Vronsky, qui se retrouvent au bal et s'éprennent l'un de l'autre, saisis malgré eux par cette passion qui les mènent jusqu'au bout d'eux mêmes, sans grande surprise : la mort pour Anna qui se jette sous un train , référence appuyée à sa rencontre première avec son amant, dans une gare (celle de Petersbourg), dans des circonstances presque semblables : (un homme ivre écrasé par un convoi). L'effroi de leur rencontre scellant déjà le dénouement macabre de leur amour. Les décisions d'Anna sont rapides et décisives tandis que celles de Kitty (son amie et rivale) et de Lévine, sont lentes, mûries. On leur doit d'ailleurs des scènes merveilleuses, des réflexions profondes et diverses, certaines, nombreuses centrées sur l'actualité politique et sociale caractérisée par l'abolition du servage. C'est Lévine qui tempère le récit, y appose des passages doux, mêlés de doutes profonds et légers à la fois et de compréhension pour les sentiments les plus divers; ne souhaitant cependant pas que l'homme abandonne son plus beau privilège, la raison et l'intelligence. Cette contemplation grave et parfois angoissante, ses longs moments de doute qui jalonnent sa vie, cet affrontement direct avec la mort (dont il découvre le mystère en assistant directement à celle de son frère), nous le montrent sensible aux mouvements les plus délicats de l'âme. Sa conception du monde transparaît d'ailleurs dès qu'il entre en rapport avec la nature, ses paysans. Le passage du fauchage qui accapare presque un chapitre entier, est sublime. C'est d'ailleurs au personnage de Lévine que me fait penser ce roman, plus qu'à Anna Karénine elle même.

Dans la foulée, j'ai ouvert cette fresque ample et vaste qu'est "La Guerre et la Paix" (Vojna i mir), composé en 1866, à peu près cinquante ans après la défaite de Napoléon. Un livre majeur ! Oui, je suis contente d'avoir pu le lire en toute tranquillité pendant ce bel été. Je suis contente de m'y pencher de nouveau, une page ouverte au hasard qui s'ouvre sur la douce chaleur du foyer de la famille Rostov, la perplexité de Pierre Bezoukhov , son périple rédempteur en compagnie de son camarade d'infortune, le soldat Platon Karataïev qui meurt malade et executé sous ses yeux, les doutes du prince André Bolkonski, cette contemplantion du ciel qu'il fait tandis qu'il gît blessé découvrant que "tout est mensonge hormis ce ciel infini", sa longue agonie, le mysticisme naissant de sa soeur, la Princesse Marie, la fourberie de Natacha, la désinvolture d'Anatole Kouraguine, tous ceux là qui nous décrivent un grand moi qui nous forme en des instants variables où la guerre se fait et où on fait la paix.

Ce livre offre plusieurs niveaux de lecture. Il enveloppe tous les grands thèmes qui font une vie et se présente comme l'un des principaux romans symboliques et philosophiques du XIX siècle. Un des sujets qui m'a surprise est celui de la liberté, plus exactement de la liberté perdue et retrouvée. Aussi Pierre se trouve soudain mêlé à un monde en lequel il ne se retrouve pas, accablé malgré lui par une fortune qui lui revient, ce bien qu'on lui délègue à la mort de son père qu'il méconnaît, ce fardeau sublime et envié qu'il a bien du mal à gérer et qui l'intéresse peu. Après une tentative infructueuse auprès des Francs Maçons, il lui faudra se frotter indirectement et passivement à la bataille de Borodino en héros malgré lui et à la captivité pour découvrir la réalité du monde, se découvrir et recouvrer une liberté qui lui est propre, des intentions de vie qui sont siennes. D'autres se libèrent dans la mort, dans la souffrance, d'autres dans l'insouciance, ou les arts et la discipline militaires. D'autres s'enferrent, se déchirent et se croient libres. Il n'y a pas autre chose dans ces pages interminables où les épisodes s'entassent sur les épisodes, où apparaissent, à tous les tournants, quantité de vies incertaines face à cette précieuse liberté à conquérir. Les récits historiques émaillent le texte et nous racontent toute cette stratégie (et tragédie) qui se concentre sur ce seul objectif, attaquer ou défendre un espace violé, libérer un lieu qui soit, une bourgade, un village dévasté, une ville imposante et désertée par ses habitants comme Moscou. Faire ou ne pas faire tout cela dans cette illusion grande et partagée de la maîtrise de soi, de ce que l'on fait et de ce qui est fait en ces instants décisifs où l'Histoire s'écrit.

Car le second thème qui s'immisce et occupe presque chacun des personnages dans ce prodigieux récit, c'est l'agir et le non agir et leurs effets immédiats ou différés. Dans ses lignes, Tolstoï paraît développer les antagonismes de chaque chose dont en particulier celui-ci. Ainsi à l'imposante avancée des troupes napoléoniennes, le général Koutouzov oppose une immobilité à l'image d'ailleurs de sa propre personne, toujours présentée en demi teinte, absorbée dans une sorte de sommeil latent, soumis à des mouvements lents et contraints. Une inertie intrigante et maîtrisée, quasiment mystique en laquelle se fonde la victoire finale. Moscou brûle, la Grande Armée française se retire et se disloque enfin. Les propos de Tolstoï étayent intelligemment (au sens relier du terme) cette dialectique de l'action et de la contemplation, parsèment son texte et le commentent sans lourdeur. C'est d'ailleurs avec beaucoup de sensibilité que le récit et les réflexions se liguent pour révéler leur richesse commune et exprimer ce constat de vie que Tolstoï nous livre. Un constat amer qui déclasse l'idée prodigieuse qu'on peut avoir des intentions historiques, des desseins tout aussi historiques, des ambitions personnelles ou collectives, qui s'évaporent sitôt confrontés au réel. C'est un des plus grands romans qu'il m'ait été donné d'approcher.


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